 | Brunschvicg : conversion spirituelle et mathesis universalis | |
| http://www.cairn.info/article.php?REVUE=archives-juives&ANNEE=2005&NUMERO=1&PP=11Il faut donc veiller sans cesse, et nous veillerons », avait confié Élie Halévy à son ami Xavier Léon le 20 mars 1898, en plein cœur de l’affaire Dreyfus, et dans la certitude que la philosophie pouvait fonder le lien entre éthique et politique. La création de la Revue de métaphysique et de morale autant que l’engagement dreyfusard de ses jeunes animateurs en formaient une preuve vivante[1] [1] Voir notre article « La pensée de Spinoza et la naissance... suite. 2 Près de quarante ans plus tard, comment se manifestèrent pour ces mêmes intellectuels démocratiques nés sous le signe de Spinoza cette vigilance critique et cette responsabilité civique, alors que des menaces bien plus graves encore que l’affirmation de la raison d’État dans la République se faisaient jour en France et en Europe ? En d’autres termes, le modèle dreyfusard de la liberté classique, des droits de l’homme et du citoyen, pouvait-il avoir un sens dans le siècle des totalitarismes qui s’ouvrit après la Première Guerre mondiale ? De quel pouvoir l’intellectuel démocratique né dans l’affaire Dreyfus disposait-il devant les tyrannies révolutionnaires, d’extrême droite comme d’extrême gauche ? La négation des valeurs libérales qui avaient porté le combat dreyfusard allait-elle conduire les mêmes hommes à réagir avec la même détermination à des périls encore plus grands que le développement de la raison d’État dans une démocratie en construction, requérant une vigilance supérieure et une conscience extrême ? Ou bien l’abattement pour les uns, l’optimisme pour les autres, allaient-ils emporter toute capacité d’action dans l’histoire et de résistance de la philosophie ? La fragilité du modèle dreyfusard pouvait-elle signifier son impuissance ou sa faillite, et la résignation à la mort des idéaux démocratiques ? 3 Ces défis se posèrent aux intellectuels démocratiques nés au tournant du siècle. Leur état de vigilance politique et l’affirmation de l’esprit critique à travers la pratique la plus haute de la philosophie leur permirent, dès le début des années trente, non seulement de s’engager contre les tyrannies mais aussi de les définir comme un totalitarisme et de repenser le pouvoir de la démocratie à les vaincre. La conscience des « batailles perdues » 4 En 1949, le philosophe Emmanuel Levinas, qui avait choisi comme on le sait d’émigrer de Lituanie en France parce que l’affaire Dreyfus s’y était produite et que les élites de ce pays avaient défendu les droits d’un Juif, porta à la connaissance des lecteurs de la revue Évidences ce qui suit. 5 « Il m’est arrivé de voir Brunschvicg malheureux. Il me souvient d’une matinée de dimanche, rue Scheffer, en automne 1932. Il pleuvait ou il faisait gris et dans son grand bureau du premier, à côté de l’immense table de travail, Brunschvicg, en pantoufles, attendait ses visiteurs, ses étudiants. Il était tôt, et il n’y avait encore personne. “Les hommes de ma génération, dit Brunschvicg, ont connu deux victoires : l’Affaire Dreyfus et 1918.” Dehors, il pleuvait, et en Allemagne montaient les périls. “Et voici, jeta Brunschvicg avec ce petit air de ne pas avoir l’air qui lui était particulier, les deux batailles gagnées sont de nouveau en cause… À moins que ce ne soient des lamentations de vieillard”, ajouta-t-il après un silence, déjà prenant distance par rapport à ce qu’il venait de dire[2] [2] « L’Agenda de Léon Brunschvicg », Évidences,... suite. » 6 Ami intime d’Élie Halévy, Léon Brunschvicg durant l’année 1942 consigna dans un agenda les traces de cette dégradation profonde de la morale humaine pour laquelle il avait toujours travaillé et combattu. « Nous retrouvons, dans l’Agenda, un Léon Brunschvicg plus accablé encore », insistait Emmanuel Levinas qui revint dans son article sur le contenu de ce livre publié en 1948[3] [3] Agenda retrouvé. 1892 et 1942, Éditions de Minuit, introduction... suite. 7 « La guerre : contagion de souffrances, sans explication ni consolation, qui se multiplient à quelques milliards d’exemplaires » (9 février 1942). « En somme, dans ma vie, la stupéfaction domine… Autrefois devant la médiocrité du milieu, aujourd’hui devant l’horreur de l’inhumain (3 juin 1942). » « Quand on a beaucoup rêvé, il y a bien peu de choses qui vous étonnent dans la réalité (7 décembre 1898)… En 1892, peut-être, mais en 1942 ! (7 décembre 1942)… » « Quand nous avons, comme aujourd’hui, à supporter le poids du monde entier, l’examen de conscience risque de nous épuiser sans guère nous servir ». (10 août 1942) 8 Certes, tous les philosophes dreyfusards ne furent pas dominés par le même accablement au cours des années trente. Victor Basch croyait ainsi dans la victoire finale des démocraties. Telle était pour lui la marche de l’histoire et la vérité de la République. Le combat victorieux mené dans l’affaire Dreyfus et dans la Première Guerre mondiale avait apporté une confirmation éclatante à la certitude démocratique. Il ne cessa de défendre sa conviction, même lorsque la menace des dictatures rendit la survie des démocraties de plus en plus incertaine. L. Brunschvicg partageait cet idéalisme, mais la renaissance de la philosophie morale par le retour à la métaphysique avait engendré un nouveau rapport à l’histoire, une relation d’inquiétude profondément historienne, loin de tout naturalisme ou de toute téléologie, une véritable pensée critique qui expliquait ce scepticisme, ce désespoir même de 1932. L’attitude du philosophe était profondément philosophique. Elle apportait un doute sur la philosophie elle-même qui ne semblait plus capable d’unir l’éthique et la politique, comme durant l’Affaire où l’événement inaugural du XXe siècle avait démontré le rôle d’une philosophie retrouvée dans la construction d’une éthique démocratique, la philosophie sous le signe de Spinoza en d’autres termes. Au-delà de l’effacement des valeurs démocratiques, le constat accablé de L. Brunschvicg exprimait toute la crainte d’une mort de la philosophie qui entraînerait dans sa chute tous ceux qui l’avait portée et notamment les philosophes d’origine juive. Mais il sut plus tard, à la veille de la guerre, réagir par la philosophie en consacrant ses dernières « leçons professées en Sorbonne » à « l’esprit européen » précisément développé par l’enseignement des philosophes de l’universalité, les métaphysiciens les plus décisifs, de Malebranche à Spinoza[4] [4] « Telle sera la pensée commune de Malebranche et... suite. Élie Halévy, 1957 Élie Halévy, 1957 Léon Brunschwicg Léon Brunschwicg 9 Mais l’impuissance définitive de la philosophie venait précisément d’être signifiée à Brunschvicg lui-même par Paul Nizan publiant, la même année que l’aveu fait à Levinas, le pamphlet Les Chiens de garde[5] [5] L’édition de 1932 a été faite à Paris aux éditions... suite. Le procès du savoir universitaire et d’un de ses plus illustres représentants, au nom de la lutte révolutionnaire contre la pensée bourgeoise, amplifiait l’impuissance et le discrédit de l’éthique démocratique née de l’affaire Dreyfus. Que L. Brunschvicg soit devenu, après avoir été l’un des acteurs de cette rencontre majeure des savants, de la société et de la politique, la cible privilégiée des attaques d’une nouvelle génération désireuse elle aussi d’engagement illustrait l’étendue du malentendu et l’entrée dans une crise des valeurs. Car L. Brunschvicg n’était pas ce pur représentant de la philosophie universitaire que P. Nizan railla avec tant d’efficacité et de méchanceté dans Les Chiens de garde. Pour autant, il soulignait combien la pensée classique lui apparaissait incapable de penser le monde et comment la pensée révolutionnaire allait au contraire résoudre les graves défis du temps, en commençant par instruire le procès des philosophes de la métaphysique. 10 Si le diagnostic était au demeurant assez juste, la thérapie ne l’était pas car elle empêchait de comprendre la nature des phénomènes politiques nés avec le fascisme et le stalinisme. P. Nizan condamnait la philosophie classique. Il ne lui reconnaissait pas la possibilité de s’arracher à son impuissance présente pour redevenir le fondement d’une pensée de la démocratie, comme au moment de l’Affaire. En écrivant ainsi, l’auteur des Chiens de garde maintenait L. Brunschvicg dans son état d’accablement permanent né de la même conscience d’une difficulté de la philosophie à être encore de son temps comme elle l’avait été trente ans plus tôt, dans l’affaire Dreyfus. Le procès de la philosophie classique 11 La lucidité de L. Brunschvicg contredit le portrait très négatif qui émerge des Chiens de garde. Le professeur de la Sorbonne, stigmatisé par Nizan pour son indifférence à la souffrance sociale et à la violence politique, se révèle au contraire dans un état avancé de doute et d’humilité, étape préalable à la reconquête de l’« esprit européen » des philosophes qui sera sa dernière grande œuvre intellectuelle. Alors que la faute définitive du philosophe serait de refuser le monde tel qu’il est, de refuser de le penser et de combattre l’injustice qui le caractérise, y compris et d’abord en France républicaine, il se montre à l’inverse très lucide sur son présumé pouvoir et sur sa possibilité d’agir de par le monde. P. Nizan, comme Péguy en son temps lorsqu’il s’attaquait lui aussi à la vieille Sorbonne, durcit les positions afin de mieux justifier ses attaques. De fait, il crée des ennemis là où il n’y en avait pas, et oublie de considérer ceux qui existent réellement, de l’autre côté du Rhin notamment. Le reproche véhément qu’il adresse à Brunschvicg et ses collègues universitaires, coupables dans leur usage de la philosophie de masquer les problèmes politiques et sociaux, de les faire disparaître de la conscience collective et de les rendre alors plus intolérables encore, peut aisément être retourné contre lui si l’on considère sa cécité devant la montée des tyrannies précisément révolutionnaires. 12 « M. Brunschvicg, dans le silence distingué de sa rue, peut rêver avec une molle et doucereuse inquiétude aux problèmes de son salut intérieur. Un chômeur, un manœuvre, non. […] Quand la philosophie de M. Brunschvicg se déroule comme si les hommes ne souffraient pas, n’avaient point ces histoires triviales, cruelles, accablantes que peuvent être leurs vies particulières, les élèves de M. Brunschvicg ne pensent pas que les hommes existent. Ils se laissent aller à l’illusion rassurante pour leurs scrupules de disciples que n’importe quel homme, n’importe quelle abstraction de l’Homme, peuvent embrasser la philosophie de M. Brunschvicg[6] [6] Édition de 1960, pp. 82 et 95. ... suite. » 13 Pour le jeune intellectuel communiste, un tel représentant de la magistrature intellectuelle, titulaire d’une chaire en Sorbonne, légitime par son savoir et sa position la répression que l’État exerce sur la société, usant de son monopole de la violence pour détruire les réprouvés et les contestataires de l’ordre bourgeois. La philosophie compte désormais parmi « les grands appareils d’illusions, les décors artificiels à l’abri desquels la bourgeoisie maintient son impitoyable pouvoir ». Il existe désormais, avec Léon Brunschvicg, une fonction répressive et politique de la philosophie : 14 « Ainsi toute cette philosophie sert à voiler les misères de l’époque, le vide spirituel des hommes, la division fondamentale de leur conscience, et cette séparation chaque jour plus angoissante entre leurs pouvoirs et la limite réelle de leur accomplissement. Elle dissimule le vrai visage de la domination bourgeoise. […] Elle sert à détourner les exploités de la contemplation périlleuse pour les exploiteurs de leur dégradation, de leur abaissement. Elle a pour mission de faire accepter un ordre en le rendant aimable, en lui conférant la noblesse, en lui apportant des justifications. Elle mystifie les victimes du régime bourgeois, tous les hommes qui pourraient s’élever contre lui. Elle les dirige sur des voies de garages où la révolte s’éteindra. Elle sert la classe sociale qui est la cause de toutes les dégradations présentes, la classe même dont les philosophes font partie. Elle a enfin pour fonction de rendre claires, d’affermir et de propager les vérités partielles engendrées par la bourgeoisie et utiles à son pouvoir[7] [7] Ibid. , p. 83. ... suite. » 15 La philosophie a ainsi remplacé la religion dans le processus d’application de la raison d’État. « Il faut arriver à penser que l’Université n’est que le levier spirituel de l’État, qu’elle constitue, explicite, et répand les valeurs engendrées sur le plan de l’“Esprit” par les mêmes intérêts que l’État temporel défend », explique P. Nizan. Le mécanisme de cette collaboration à l’écrasement réside dans l’exercice même de la philosophie pure : en préservant son intégrité scientifique, en ne voulant servir que « l’esprit seul », en se repliant dans « la pureté des clercs », ils ouvrent tout droit la voie à la barbarie sociale et politique. « Il ne faut plus être pris au piège tendu par tant d’innocence et de vertus. » Et d’affirmer alors : « Un fusil est plus puissant quand son heure est venue que la sociologie de Durkheim ». 16 Si la philosophie telle que l’incarne et l’enseigne L. Brunschvicg est devenue à ce point l’auxiliaire dévouée du pouvoir « impitoyable » de la bourgeoisie, c’est en raison de ses propres limites qui la condamnent en tant que projet intellectuel de liberté. D’une part, elle se trouve prisonnière de ses propres illusions, de son culte de l’esprit, de sa certitude pour les valeurs classiques qui la fondent, sans comprendre que tout ceci est sans réalité. « Elle ne sert point le vrai qui n’existe pas, l’universel qui n’existe pas, l’éternel qui n’existe pas », insiste P. Nizan. La philosophie est au contraire enfermement hors du monde des hommes et de leur aspiration à la liberté, à la justice et au bonheur. Elle n’est plus capable d’aucun progrès, elle ne possède nulle perspective pratique, elle est finie à moins qu’elle n’ait jamais commencé. L’auteur des Chiens de garde rejette la philosophie pour tendre vers l’action à laquelle elle paraît radicalement étrangère. Les philosophes classiques n’ont en conséquence plus droit de cité. 17 « Il faut derechef répéter que la loi de la Philosophie ne prescrit pas la défense pratique de la liberté pratique, de la richesse pratique. Une pareille loi est purement imaginaire. Aucun dieu ne l’a jamais édictée. Aucun esprit ne l’a jamais promulguée. Il suit de là qu’il n’existe pas de dialectique persuasive, de chaînes de raisons capables de contraindre les penseurs contemporains à prendre cette urgente défense au nom même d’une règle morale absolue de la Philosophie. […] Aucun outrage ne saurait offenser la Raison, cette rêveuse machine qui n’a rien à faire qu’à comprendre et à expliquer, mais dont la fonction n’est pas de décider ou de choisir[8] [8] Ibid. , pp. 84-85. ... suite. » 18 P. Nizan se refuse à sauver la philosophie classique, qu’il qualifie de bourgeoise et qui doit être détruite, comme ses représentants élevés au statut d’ennemis de classe. « Ce genre de pensée mystificatrice, insiste-t-il, est une activité négative. Réellement négative. Et non plus nulle. » La philosophie est dangereuse, nuisible. Contre elle, P. Nizan plaide pour une stratégie de la rupture, pour un choix de révolution. « Je me sens assuré que ses détenteurs doivent être mis en cause. Que les perceptions qu’ils ont patiemment enseignées doivent être soumises à révision. La trahison qui est défendue ici consiste premièrement à détruire le système d’illusions que la philosophie assemble, et à donner le pas à la véritable expérience humaine et à ses problèmes. Quelles que soient les conséquences qu’une pareille démarche peut entraîner pour la sécurité de l’État et la permanence bourgeoise de la France : ces conséquences ne nous concernent pas. Nous n’avons rien à perdre[9] [9] Ibid. , pp. 100-101. ... suite. » 19 Le communisme apparaît alors comme la seule pensée politique capable de réconcilier les élites intellectuelles avec le peuple ouvrier. Paul Nizan ne prend pas garde alors que toute sa révolte, au demeurant légitime du point de vue de la misère sociale et du dogmatisme républicain, ouvre la voie à une nouvelle soumission en détruisant, par la mise en cause radicale de la philosophie classique, tout pouvoir critique sur les idéologies présentes. D’où le désespoir qui l’entraîne progressivement vers l’absurdité et la tragédie, finissant par rompre, bien trop tard, avec le Parti communiste et découvrant son impuissance devant les idéologies totalitaires, d’extrême gauche comme d’extrême droite. La « crise de l’existence européenne » 20 Une telle hostilité de la part d’un jeune intellectuel en rupture et un tel aveuglement dans l’analyse définissent, plus encore que les termes du procès de P. Nizan, l’état de crise de la pensée européenne mesurant sa propre déchéance, constatant son incapacité à repousser l’irrationalisme et la tentation nihiliste, et précipitant ses élites dans la séduction des idéologies totalitaires. Cette réalité d’une « crise de l’existence européenne[10] [10] « La crise de l’humanité européenne et la philosophie »,... suite » est particulièrement bien établie dans une conférence donnée à Prague les 7 et 10 mai 1935 par le philosophe allemand d’origine juive Edmond Husserl, écarté en 1928-1929 de sa chaire de l’université de Fribourg par un Heidegger devenu complice des persécutions nazies[11] [11] Nous ne souhaitons pas ici rouvrir « le dossier Heidegger »... suite. La raison profonde de l’hostilité de l’ancien élève à l’égard du maître est que celui-ci avait acquis « la certitude que la voie sur laquelle Heidegger s’était engagé pour la première fois dans son œuvre Sein und Zeit n’était pas la sienne. La conception si totalement différente que Heidegger se faisait de la nature de la philosophie surprenait et inquiétait Husserl[12] [12] Stefan Strasser, Préface à Edmund Husserl, « La... suite ». Très clairement, la tâche de la philosophie était de protéger son être et son temps, lui donnant ainsi le pouvoir de repousser les assauts de l’irrationalisme et de la terreur, définissant ainsi ce que Gérard Granel nomme « le second cours de la Liberté-libérale », cette « victoire historique de ces grands Humanistes qui, comme Cassirer et comme Husserl, tentaient d’opposer, dans les années 30, à la montée de la “barbarie” fasciste diverses formes de “rajeunissement” de la philosophie rationaliste moderne[13] [13] Gérard Granel, Préface in La Crise des sciences européennes... suite ». Husserl plaide pour une « auto-responsabilité de l’humanité » qui reposait sur une pleine reconnaissance de la philosophie comme idée, pratique et discours de liberté, le premier acte de ce « rajeunissement » consistant à penser la crise elle-même de l’humanité. Le philosophe s’y engage, à Fribourg où il persiste malgré les risques, et, pour de rares conférences, à Vienne et à Prague en 1935. 21 Le fait même de définir la crise de l’humanité européenne est un acte philosophique. Dans l’effort des philosophes pour la comprendre, il y a la promesse d’une refondation de la philosophie alors capable d’exister comme raison scientifique (la métaphysique) et comme raison politique (la morale). Comme l’avait bien montré Spinoza relu au tournant du siècle, la philosophie la plus pure s’éprouve dans son rapport à la pensée politique et à l’action. Les dernières phrases d’Husserl prononcées à Prague sonnent comme le testament du philosophe et le destin de l’Europe tout entière. Elles annoncent aussi le propre cours de L. Brunschvicg professé en Sorbonne de décembre 1939 à mars 1940[14] [14] L’Esprit européen, op. cit. ... suite. 22 « La crise de l’existence européenne ne peut avoir que deux issues : ou bien le déclin de l’Europe devenue étrangère à son propre sens rationnel de la vie, la chute dans la haine spirituelle et la barbarie, ou bien la renaissance de l’Europe à partir de l’esprit de la philosophie, grâce à un héroïsme de la raison qui surmonte définitivement le naturalisme. Le plus grand danger de l’Europe est la lassitude. Combattons en tant que “bons européens” contre ce danger des dangers, avec cette vaillance qui ne s’effraye pas non plus de l’infinité du combat, et nous verrons alors sortir du brasier nihiliste, du feu roulant du désespoir qui doute de la vocation de l’Occident à l’égard de l’humanité, des cendres de la grande lassitude, le Phénix ressuscité d’une nouvelle vie intérieure et d’un nouveau souffle spirituel, gage d’un grand et long avenir pour l’humanité : car l’esprit seul est immortel[15] [15] « La crise de l’humanité européenne et la philosophie »,... suite. » 23 Puisque, pour Husserl, « le “monde” européen était né des idées de la raison, c’est-à-dire de l’esprit de la philosophie », il convenait alors de redonner sens à la philosophie. Dans un tel contexte, la philosophie ne pouvait échapper à sa vocation politique. Et c’est ainsi que les philosophes incarnèrent une seconde fois l’intellectuel démocratique combattant pour la liberté de l’esprit et la liberté de la cité indissociablement liées. Les anciens dreyfusards montrèrent qu’ils n’avaient jamais quitté la vérité d’un engagement, et ils furent rejoints par une plus jeune génération, leurs élèves devenus leurs égaux, héroïques tous ensemble jusqu’au sacrifice suprême auquel beaucoup consentirent. Leur disparition éclaire la profonde dépression de la philosophie française après la Seconde Guerre mondiale. L’évocation des combats qui furent menés par les philosophes contre les tyrannies renforce le sentiment de perte absolue qu’inspire leur mort tragique. Cette résistance improbable contre les États totalitaire, si sûre d’elle-même et de sa justesse, a révélé un universalisme démocratique qui doit beaucoup aux intellectuels d’origine juive. L’antisémitisme d’État, en brisant les liens nationaux, en les rejetant hors de la société, les amenèrent au seuil de la cité idéale. Nombre d’entre eux, ouvrant ses portes, en épousèrent les valeurs. L’arrachement au pessimisme historique 24 Au moment où L. Brunschvicg avouait son désespoir à E. Levinas, son plus proche ami Élie Halévy travaillait depuis plusieurs années déjà pour donner à la philosophie classique les moyens de penser les abîmes qui, avec la Première Guerre mondiale, s’étaient ouverts devant l’Europe. Et, au delà, de concevoir une philosophie politique capable de conjurer l’avancée des dictatures en restaurant le pouvoir de la philosophie à défendre la liberté démocratique et la justice sociale. En ce sens, il s’affirmait plus que jamais comme un authentique libéral, un des seuls libéraux que la France ait jamais eus, et dont la trajectoire exceptionnelle, encore méconnue aujourd’hui, explique celles, tout aussi inclassables et essentielles, d’un Raymond Aron, d’un Étienne Mantoux, d’un Marc Bloch, d’un Jean Cavaillès, prêts à la résistance dans la Seconde Guerre mondiale parce qu’ils avaient reconnu les valeurs pour lesquelles se battre et mourir. Et c’est l’esprit de Spinoza qui persistait encore, quarante ans après l’affaire Dreyfus à laquelle Halévy continuait toujours de se référer pour se définir. Prononçant le 28 novembre 1936 devant la Société française de philosophie la conférence décisive qui donna son nom au livre posthume L’Ère des tyrannies, il confia qu’il était devenu, dès l’Affaire, un « libéral ». « J’étais “libéral” en ce sens que j’étais anticlérical, démocrate, républicain, disons d’un seul mot qui était alors lourd de sens : un “dreyfusard”[16] [16] Élie Halévy, L’Ère des tyrannies. Essai sur le socialisme... suite. » 25 Cette expérience et la leçon politique qu’en tire Élie Halévy sont à l’œuvre pendant l’entre-deux-guerres, de manière décisive. Dans deux conférences prononcées à Oxford en 1929, il dresse le bilan d’une Europe dominée par les conséquences de la guerre et le déclin de la liberté. Mais la puissance intellectuelle que prouve cette analyse encourage Halévy à refuser une lecture pessimiste de l’histoire et à envisager l’avenir des démocraties. « La crise mondiale de 1914-1918 », titre de ces conférences qui figurent à juste titre dans le recueil de L’Ère des tyrannies, est l’occasion pour lui de rappeler le principe démocratique qui guide l’action politique et dont la nécessité remonte à l’expérience de l’affaire Dreyfus, quand de simples citoyens surent s’engager pour la défense de la justice et de la vérité et refuser les engrenages de la violence nationaliste. 26 « La responsabilité des maux qui tourmentent l’humanité doit être transférée des hommes d’État au commun peuple, c’est-à-dire à nous-mêmes. La sagesse ou la folie de nos hommes d’État est purement et simplement le reflet de notre propre folie. Si donc, comme je crois, vous vous accordez avec moi pour penser que la justice dans les rapports politiques pourrait être achetée avec un moindre gaspillage de vies humaines et de richesses que n’en apportent une révolution ou une guerre, ou une guerre révolutionnaire, vous devez comprendre aussi que ce résultat ne pourra être acquis si, dans nos pensées mêmes, une transformation ne se produit. […] Tant que nous n’aurons pas développé un fanatisme de l’humanité assez puissant pour contrebalancer ou pour absorber nos fanatismes de nationalité, n’allons pas charger nos hommes d’État de nos propres péchés. Cherchons plutôt des raisons de les excuser lorsque, à l’occasion, ils se sentent forcés de céder à la pression de nos émotions fanatiques et désintéressées[17] [17] « La crise mondiale de 1914-1918 », in L’Ère... suite. » 27 Hostile par héritage dreyfusard à toute idéologie du nationalisme et de la violence politique, É. Halévy ne cède pas pour autant à la séduction du socialisme et du communisme. Homme de gauche puisque libéral en politique, il est aussi l’un des critiques les plus sévères des illusions de la gauche, le commentateur implacable de l’« incapacité des partis socialistes », d’un « parti inerte, paralytique [qui] a éveillé des espérances qu’il n’a pas su satisfaire », selon ses propres mots lors d’une conférence en Angleterre à Chatham House le 24 avril 1934[18] [18] « Le socialisme et le problème du parlementarisme... suite. Pour É. Halévy, les socialistes et leurs chefs ne peuvent pas aider la démocratie à se moderniser, par l’utilisation de la nouvelle force de l’État afin de renouveler le lien politique des citoyens avec la chose publique. Pour cette raison, ils s’avèrent incapables de réagir à la menace des États totalitaires et de leur opposer le pouvoir de la démocratie. Ils la maintiennent au contraire dans une impuissance d’autant plus suicidaire qu’ils apparaissent aux yeux des électorats européens comme des forces d’avenir et de progrès. Le socialisme d’État n’a alors d’État que le nom. L’électorat travailliste l’a compris avant les autres, et cette lucidité rend plus nécessaire une connaissance approfondie de l’expérience britannique qu’il est l’un des seuls à connaître et à reconnaître. É. Halévy perçoit ainsi les raisons pour lesquelles la mobilisation de l’État ne sera effectivement réalisée, à partir de 1940, dans l’Angleterre en guerre que par des libéraux, rappelant d’une certaine manière le gouvernement de « défense républicaine » de Waldeck-Rousseau triomphant de la crise antidreyfusarde par une politique d’État. Le rapport de la politique et de l’État s’avère ainsi essentiel pour situer la capacité de résistance des démocraties face aux périls du temps. 28 « Quand je dis que le Socialisme d’État n’éveille, dans l’électorat travailliste, aucun sentiment d’intérêt immédiat, j’exagère peut-être un peu ; et ceci m’amène à la seconde partie de mes observations. Je crois qu’un vaste système de travaux publics, lancé, par le Gouvernement, contrôlé par le Gouvernement, dirigé par des fonctionnaires gouvernementaux, peut faire appel aux sentiments de la multitude. Voyez Staline en Russie et son plan quinquennal. Voyez Mussolini en Italie et Hitler en Allemagne. Mais il faut que la chose vienne d’en haut. Et le malheur, en Grande-Bretagne et dans tout l’Ouest de l’Europe, c’est que les chefs socialistes ne semblent pas avoir assez d’imagination pour lancer des plans de ce genre. Quelle sorte d’hommes sont, en Angleterre, les chefs travaillistes ? Non pas des intellectuels. mais des trade-unionistes, des individus très sympathiques, travailleurs, plutôt timides, très conservateurs, qui, avant d’arriver au Parlement, ont appris à négocier pacifiquement avec les capitaines d’industrie, afin de leur arracher les meilleures conditions de travail possibles pour leur clientèle. L’idée que le secrétaire du Syndicat des Travailleurs du Fer et de l’Acier, ou de telle ou telle industrie, pourrait un jour prendre la place des capitaines d’industrie n’a jamais traversé leur esprit. Ce qu’ils envisagent, c’est tout au plus une monarchie limitée, qui contrôle, limite à son tour les capitaines d’industrie, et obtienne de meilleures conditions de travail pour ceux dont ils sont les représentants. Ce sont des Parlementaires nés. Or, si vous allez à la racine de l’idée parlementaire, vous verrez que le système n’est pas un système qui veut faire l’État fort, mais un système qui veut rendre l’État faible, au nom de la liberté. Ce qui est tragique, c’est que les chefs travaillistes sont des hommes dont la doctrine exigerait qu’ils fassent l’État plus fort, et dont le bon vieil instinct britannique est de faire l’État aussi faible que possible[19] [19] Ibid. , pp. 206-207. ... suite. » « Nous traversons l’ère des tyrannies » 29 La critique du socialisme d’État par É. Halévy n’en fait pas pour autant un anticommuniste de son temps prompt à voir dans les régimes fasciste et nazi le dernier rempart devant l’URSS de Staline. Au contraire. À mesure que le philosophe avive sa critique, fondée sur une connaissance approfondie de l’histoire du socialisme[20] [20] Depuis novembre 1901, une année sur deux, Élie Halévy... suite, il affirme également sa détermination à comprendre le fascisme et à considérer la menace fondamentale qu’il représente pour les démocraties. Pour cet intellectuel épris de liberté politique, il n’y a pas d’autre solution que de s’opposer en même temps au stalinisme et au fascisme, en les intégrant dans une même réflexion, en les pensant simultanément, puisque désormais le monde est entré dans « l’ère des tyrannies[21] [21] « Rien à faire contre tout cela, d’ailleurs. Nous... suite ». C’est la grande leçon de sa conférence du 28 novembre 1936 prononcée à la Société française de philosophie. Le rapprochement qu’il opère le premier, bien avant Hannah Arendt et même R. Aron, entre le « nationalisme intégral » et le « socialisme intégral » l’amène à reconnaître bien des similitudes entre les tyrannies soviétique et fascistes. En dépit des apparences et de leurs oppositions idéologiques, les deux types de régimes sont identiques dans la forme. 30 « Je suis loin de contester que, sous bien des aspects, et qui sautent aux yeux de tout le monde, les phénomènes sont antithétiques. J’ai fait le voyage de Leningrad et je connais l’Italie fasciste. Or, quand on passe la frontière russe, on a le sentiment immédiat de sortir d’un monde pour entrer dans un autre ; et une pareille subversion de toutes les valeurs peut être, si l’on veut, considérée comme légitimant une extrême tyrannie. Mais, en Italie, rien de pareil ; et le voyageur en vient à se demander s’il était besoin d’un si gigantesque appareil policier sans autre résultat obtenu que des routes mieux entretenues et des trains plus ponctuels. Cependant, quant à la forme (et tout le monde semble m’avoir concédé ce point), les régimes sont identiques. Il s’agit du gouvernement d’un pays par une secte armée, qui s’impose au nom de l’intérêt présumé du pays tout entier, et qui a la force de s’imposer parce qu’elle se sent animée par une foi commune[22] [22] L’Ère des tyrannies, op. cit. , p. 226. ... suite. » 31 É. Halévy ne se contente pas de relever de telles similitudes. Ces deux types de tyrannies possèdent une histoire commune, fonctionnent avec les mêmes logiques, tendent l’un vers l’autre. Les communistes russes, « condamnés, par les nécessités de leur existence, à se faire une carapace militaire pour résister à la menace des armées étrangères », reviennent « à une sorte de patriotisme à la fois territorial et idéologique ; et leur tyrannie, pour qui se place même au point de vue idéologique, finit par ressembler par beaucoup de ses caractères à la tyrannie allemande ou italienne ». Elle est devenue fondamentalement guerrière, « fasciste » en d’autres termes. Le régime de guerre, beaucoup plus que la doctrine marxiste, a fait dériver le socialisme russe vers la tyrannie. « En raison de l’effondrement anarchique, de la disparition totale de l’État, explique-t-il, un groupe d’hommes armés, animés par une foi commune, a décrété qu’il était l’État : le soviétisme, sous cette forme, est, à la lettre, un “fascisme”[23] [23] « Il ne s’agit donc, je le dis expressément, que... suite ». Du côté du fascisme qu’Élie Halévy présente comme « une imitation directe des méthodes russes de gouvernement », il s’est constitué en Italie et en Allemagne « sous le nom de corporatisme, une sorte de contre-socialisme, que je suis disposé à prendre plus au sérieux qu’on ne fait généralement dans les milieux contre-fascistes ». Il consiste « dans une étatisation croissante, avec collaboration de certains éléments ouvriers, de la société économique ». « Bref, conclut-il, en partant du socialisme intégral, on tend vers une sorte de nationalisme. De l’autre côté, en partant du nationalisme intégral, on tend vers une sorte de socialisme. Voilà tout ce que je voulais dire[24] [24] Ibid. , pp. 226-227. ... suite. » 32 Mais le plus grave n’est pas seulement cette logique de l’histoire favorisant le développement des tyrannies. C’est aussi l’impuissance des démocraties, divisées à l’extérieur comme à l’intérieur, incapables de comprendre que leur avenir réside dans ce qui fait la force même des tyrannies, l’État et son pouvoir sur la société. « Nous définirons de la manière suivante la contradiction interne dont souffre la société européenne, expose-t-il. Les partis conservateurs demandent le renforcement presque indéfini de l’État avec la réduction presque indéfinie de ses fonctions économiques. Les partis socialistes demandent l’extension indéfinie des fonctions de l’État et, en même temps, l’affaiblissement indéfini de son autorité ». Les démocraties ne peuvent plus alors échapper à leur mort puisque « la solution par conciliation, c’est le “socialisme national”[25] [25] Ibid. , p. 215. ... suite », acte de décès d’un socialisme démocratique toujours espéré et jamais réalisé. Pourtant É. Halévy demeure convaincu qu’un État fort n’est pas incompatible avec la démocratie, qu’il constitue même le moyen par laquelle elle pourra décisivement affronter les tyrannies. Pour cela, il faut « dépasser les limites de l’Europe, et dire quelques mots du Rooseveltisme ; car je regrette en vérité qu’on n’ait pas plus parlé de l’expérience qui a été tentée par Roosevelt, expérience qui ressemble par certains côtés au corporatisme italien ou fasciste, mais exclut la suppression de la liberté[26] [26] Ibid. , p. 225. ... suite. » « Un monde de questions était soulevé » 33 En novembre 1936, Halévy ignore qu’il ne lui reste pas même un an à vivre. Le 21 août 1937, un infarctus du myocarde l’emporte précocement, à soixante-sept ans, dans sa retraite de Sucy-en-Brie où il aimait recevoir, en compagnie de sa femme Florence, ses amis et ses élèves. Pendant les quelques mois qui suivent cette séance de la Société française de philosophie, il assiste à l’irrésistible marche d’un totalitarisme dont il avait reconnu, le premier, la nature historique. Au pessimisme s’adjoint le tragique avec la disparition de ses amis Carlo et Nello Rosselli, intellectuels antifascistes évadés d’Italie, réfugiés en France et assassinés par la Cagoule sur ordre de Mussolini dans la forêt de Bagnoles-de-l’Orne le 6 juin 1937. Élie et Florence Halévy avaient été les derniers à les voir. Partis de Sucy-en-Brie, ils ne devaient jamais arriver à destination. Leur assassinat les bouleverse. Il confirme que l’Europe est devenue « cet infernal continent » placé sous la domination guerrière des tyrannies des deux bords. 34 « La mort des frères Rosselli, tous deux mes amis – l’un ennemi redoutable autant qu’acharné de Mussolini, l’autre antifasciste des plus modéré, et qui était un historien de valeur, nous plonge dans le deuil. Pendant ce temps-là, du côté (si je puis dire) de chez nous, Staline poursuit le cours de ses sinistres exploits. Après tout, le Moyen-Âge avait raison. Angli Angeli », écrit É. Halévy au baron de Meyendorff, le 13 juin 1937, de Londres où il est arrivé pour un court voyage[27] [27] É. Halévy, lettre au baron de Meyendorff, 13 juin 1937,... suite. La situation européenne ne cesse de le hanter, et ce qu’il apprend des grands procès de Moscou ne peut que l’encourager à voir dans le soviétisme un fascisme totalitaire. Deux jours plus tard, une autre lettre, cette fois adressée à Gabrielle Léon qui a repris la gestion de la Revue de métaphysique et de morale après la mort de son mari Xavier[28] [28] Xavier Léon, atteint d’une sclérose en plaque, mourut... suite, revient avec le même pessimisme tragique sur « le double assassinat des frères Rosselli, pour lesquels, principalement Carlo, mais aussi Nello, nous avions beaucoup d’amitié. Qu’un homme qui s’est constamment assis à votre table, qui vous a rendu visite avec sa femme et ses enfants, ait été assassiné au coin des bois par les sbires d’un tyran, c’est une impression nouvelle pour moi, et amère. […] Carlo, qui avait été se battre en Espagne, savait les risques qu’il courait. Mais son malheureux frère, un historien de valeur, anti-fasciste sans doute mais complètement en dehors de la politique, marié à une femme qui n’était rien moins qu’antifasciste, ait payé de ce prix une visite faite par accident à Carlo au jour fixé par le destin, est vraiment une atrocité. Hélas, tel est le siècle[29] [29] É. Halévy, lettre à Gabrielle Léon, 15 juin 1937, in... suite. » 35 La dernière lettre d’É. Halévy, écrite le 30 juin 1937 à son cousin le normalien et diplomate René Berthelot, avoue son inquiétude grandissante devant l’emprise des tyrannies sur le vieux continent et son doute persistant quant à la capacité des démocraties à les affronter victorieusement. « Pour ce qui est de la non moins lamentable politique, nous paraissons courir à toute vitesse vers le double gouffre où nous conduisent d’une part la fantastique politique financière de notre camarade [Léon Blum], d’autre part Hitler et Mussolini. Ne crois pas d’ailleurs que les Anglais, même en plein midi, se résignent à voir le soleil. C’est une situation étrange que la situation, en somme assez voisine, – je veux dire la situation morale – des deux pays. Des gauches qui montrent le poing aux deux tyrans, mais qui sont pour la paix à tout prix ; des droites qui sont toujours prêtes à armer mais que la peur du communisme jette dans les bras de leurs pires ennemis. Je veux espérer qu’à l’heure du péril, tout s’arrangera pour le mieux de l’intérêt communs des deux pays. J’en viens à regretter cet imbécile de Poincaré[30] [30] É. Halévy, lettre à René Berthelot, 30 juin 1937, in... suite. » 36 Élie Halévy mourut sans avoir vu ce qu’il espérait tant, le sursaut de vieilles démocraties capables, par la fidélité à l’esprit de liberté et la volonté, d’organiser leur résistance. Pourtant, il avait, par sa dernière communication à la Société française de philosophie, soulevé « un monde de questions » comme l’écrivit en 1938 son ami le sociologue Célestin Bouglé dans la préface de l’édition posthume du volume qui s’achève sur le texte essentiel, « son testament politique et social, pourrait-on dire[31] [31] Célestin Bouglé, « Préface » in L’Ère... suite ». « Pour essayer d’y voir plus clair, se souvient Bouglé, on avait décidé de prendre un nouveau rendez-vous ; de consacrer une autre séance de la Société à l’examen approfondi des thèses d’Élie Halévy… En les offrant aujourd’hui à la discussion publique, nous ne remplissons pas seulement un pieux devoir envers la mémoire de l’ami qui nous a été enlevé : l’exemple qu’il nous a donné – celui de la réflexion la plus libre, la plus méthodique, la mieux informée qu’il soit – est un de ceux dont personne aux heures que nous traversons ne méconnaîtra le prix[32] [32] Ibid. , pp. 13-14. ... suite. » 37 Effectivement, É. Halévy, même disparu, continua d’agir par la puissance de sa pensée et le pouvoir de sa méthode. La portée révolutionnaire de sa thèse sur l’ère des tyrannies donnait au camp de la démocratie une force considérable, à condition qu’elle s’empare de la chance qui s’offrait à lui. Les amis et élèves d’É. Halévy allaient s’en saisir, plongeant dans une résistance… contre le nazisme, d’autant plus déterminée qu’ils en avaient, grâce à lui, compris la dimension totalitaire et qu’ils s’étaient, dans le même temps, réapproprié l’idéal démocratique. « Pour sauver un héritage… » 38 La nouvelle séance de la Société française de philosophie qu’avait imaginée Célestin Bouglé pour reprendre l’examen des thèses d’É. Halévy eut lieu quand même, sous la forme de celle que Raymond Aron consacra, le 17 juin 1939, à ses propres thèses sur « États démocratiques et États totalitaires[33] [33] Le texte de la communication de R. Aron ne paraîtra qu’après... suite ». Celles-ci émanent en ligne directe de la pensée d’É. Halévy et du débat qui avait eu lieu le 28 novembre 1936. R. Aron était bien sûr présent à cette séance de la Société française de philosophie, comme Marcel Mauss, Dominique Parodi, ou Maurice Blondel. Ce dernier, comme Aron alors seulement âgé de trente-quatre ans, enrichirent la démonstration d’É. Halévy en parlant nommément de « totalitarisme[34] [34] « Sans aucune doute, écrivait R. Aron à propos de... suite » ou d’« unicité totalisante du peuple incarné en un homme[35] [35] Maurice Blondel, dans l’extrait de sa lettre à É. Halévy,... suite ». L’analyse qu’en 1939 R. Aron proposa de L’Ère des tyrannies montre encore l’influence d’Halévy dans sa reconnaissance des caractères originaux de la démocratie, révélés par l’emprise grandissante des totalitarismes, et qu’il convenait alors de défendre jusqu’au bout, en s’inspirant particulièrement de l’expérience libérale reconnue par l’historien du Peuple anglais. « Fascisme et communisme suppriment également toute liberté. Liberté politique : les plébiscites ne représentent que le symbole dérisoire de la délégation par le peuple de sa souveraineté à des maîtres absolus. Liberté personnelle : contre les excès de pouvoir, ni le citoyen allemand, ni le citoyen italien, ni le citoyen soviétique ne disposent d’aucun recours ; le fonctionnaire ou le membre du parti communiste, le führer local, le secrétaire du fascio sont esclaves de leurs supérieurs, mais redoutables aux particuliers. Liberté intellectuelle, liberté de presse, de parole, liberté scientifique, toutes les libertés ont disparu. Si, dans la pratique démocratique anglaise, l’opposition, selon un mot admirable, est un service public, dans les États totalitaires, l’opposition est un crime[36] [36] Et cité dans Mémoires. 50 ans de réflexion politique,... suite. » Raymond Aron (1905-1983) Raymond Aron (1905-1983) 39 À quelques mois du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, et alors que celle-ci paraissait désormais inévitable, la communication de R. Aron désignait clairement le devoir des démocraties face aux régimes totalitaires qui sont leur premier ennemi. « Non seulement les valeurs politiques périssables du XXe siècle, mais les valeurs suprêmes de la tradition occidentale – respect de la personne, de l’esprit – sont consciemment rejetées par les régimes totalitaires », expliqua-t-il dans son syllabus introductif[37] [37] Machiavel et les tyrannies modernes, op. cit. , p. 173. ... suite. Cette menace fondamentale imposait d’une part la fin de toute politique d’appeasement face aux dictatures. « Rien n’est donc plus étrange, à cet égard, que la sympathie que leur ont si longtemps manifestée les conservateurs de France et d’Angleterre[38] [38] « Les conservateurs de France et d’Angleterre ne... suite », précisa-t-il. R. Aron avançait aussi l’idée que le régime national-socialiste et, à un moindre degré, le régime mussolinien n’étaient pas seulement animées par une idéologie politique mais également par une volonté de conquête : « En ce sens l’idéologie incarnée dans le régime conduisait à la guerre. » D’où la nécessité pour les démocraties d’accepter la guerre, de faire la guerre, si elles voulaient vraiment stopper les régimes totalitaires. 40 La menace reconnue que le totalitarisme faisait peser sur la paix mondiale imposait que les démocraties puisent au plus profond d’elles-mêmes et retrouvent leurs valeurs de liberté classique. Le fait qu’É. Halévy ait rappelé dans sa propre communication le précédent de l’Affaire et son propre engagement dreyfusard comme libéral démontrait que la résistance à venir allait reposer sur la défense des droits de l’humanité toute entière et de chaque homme aux prises avec l’écrasement le plus absolu, dans la certitude que les démocraties trouveraient en elles les forces nécessaires à la victoire. Et cela commençait par une analyse implacable de la situation présente et de l’ennemi totalitaire, exigence qui manquait particulièrement, selon R. Aron, à la mobilisation antifasciste. « Les démocraties ne peuvent se justifier en se bornant à invoquer des valeurs que leurs adversaires méprisent, elles doivent se montrer capables des vertus dont les régimes totalitaires revendiquent le monopole. Malheureusement, les mouvements antifascistes, jusqu’à présent, ont aggravé les défauts, politiques et moraux, des démocraties, défauts qui fournissent les meilleurs arguments en faveur des tyrannies. » Sa conclusion étant alors sans appel : « Le conservatisme démocratique, comme le rationalisme, n’est susceptible de se sauver qu’en se renouvelant. » 41 Il faut entendre ici que les deux combats étaient communs, qu’ils n’existaient pas l’un sans l’autre. L’effort d’É. Halévy comme sa propre analyse des régimes totalitaires représentaient un acte supérieur de la raison assumant la nouvelle dimension de l’histoire, s’éprouvant ainsi dans son pouvoir de compréhension et suscitant un engagement de résistance armée. Les héritiers d’É. Halévy, c’est-à-dire ceux de Spinoza via 1892 et la fondation de la Revue de métaphysique et de morale, illustrèrent cette nécessité d’un double sursaut, savant et combattant, exprimant la vérité de l’esprit démocratique. C’était exactement le modèle de l’affaire Dreyfus, même si l’ennemi, en 1939, avait un tout autre visage. Et au-delà des amis et des élèves directs d’Halévy, on trouva ce modèle chez d’autres intellectuels résistants d’origine juive, de Marc Bloch à Simone Weil. 42 Malgré sa justesse, la critique des mouvements antifascistes par R. Aron était d’une grande sévérité, provoquant la réaction outrée d’un Victor Basch, président de la Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen depuis 1926. « Je vous ai écouté, Monsieur, avec un grand intérêt ; d’autant plus grand que je ne suis d’accord avec vous sur aucun point […] je dirai que ce pessimisme n’est pas héroïque, je dirai que, pour moi, fatalement, les démocraties ont toujours triomphé et triompheront toujours […]. Il y a une régression aujourd’hui, nous sommes dans la vallée ? Eh bien, nous monterons de nouveau au sommet. Mais pour cela, il faut précisément nourrir la foi démocratique et non pas la détruire par des arguments aussi fortement et aussi éloquemment développés que vous l’avez fait[39] [39] Cité par R. Aron dans ses Mémoires, op. cit. , p. 157. ... suite. » On mesure tout ce qui sépare les deux hommes, de génération différente mais plus encore de conception radicalement opposée sur la démocratie, modèle religieux a-historique pour V. Basch, construction historique de la raison pour R. Aron dont le pessimisme obligeait les démocrates à assumer la pleine dimension de l’histoire et du présent. C’était la condition première de la défense de la démocratie et de la lutte contre le totalitarisme. Et l’aveu de L. Brunschvicg en 1932 n’était pas autre chose que la première expression de cette conscience de l’histoire qui porterait les combats futurs. 43 À l’issue de la séance de la Société française de philosophie, Raymond Aron esquissa les bases du sursaut démocratique, de la même manière qu’il avait démontré le sursaut de la raison affrontant les pires constructions idéologiques. Sa notion de conservatisme démocratique autorisait la conservation critique des héritages historiques, comme l’affaire Dreyfus qu’il n’avait pas connu, à la différence d’É. Halévy, mais dont il pouvait situer la portée en réfléchissant au destin de la démocratie. 44 « Si je parle de sauver la démocratie, je ne veux même pas dire que ce soit l’éventualité la plus probable, je veux dire simplement quelles sont les mesures qui me paraissent souhaitables. Telle est la forme de conservatisme que je voudrais défendre. Mais, pour un tel conservatisme, il faut avoir, non pas seulement les vertus élémentaires de discipline, de consentement à l’autorité, de compétence technique, mais aussi le courage intellectuel de tout remettre en question et de dégager les problèmes dont dépend l’existence même de la France. La crise actuelle sera longue, profonde. Quels que soient les événements immédiats, nous n’en sortirons pas à bon compte. L’aventure dans laquelle la France et les pays d’Europe sont engagés ne comporte pas d’issue immédiate et miraculeuse. Dès lors, je pense que les professeurs que nous sommes sont susceptibles de jouer un petit rôle dans cet effort pour sauver les valeurs auxquelles nous sommes attachés. Au lieu de crier avec les partis, nous pourrions nous efforcer de définir, avec le maximum de bonne foi, les problèmes qui sont posés et les moyens de les résoudre. En tout cas, il importe que nous donnions à tous ceux qui nous entendent, à tous les Français, la conviction suivante : les Français sont des héritiers, mais, pour sauver un héritage, il faut être capable de le conquérir à nouveau. » « Tenez bon, nous arrivons » 45 Revenant dans ses Mémoires sur le débat qui suivit sa communication du 17 juin 1937, R. Aron insista sur l’intervention d’un jeune élève d’É. Halévy, qui était même devenu l’ami de son couple, fils de l’historien Paul Mantoux et d’origine juive lui aussi (même si la famille se reconnaît d’abord et avant tout dans l’esprit laïc et républicain). 46 « Étienne Mantoux, le pilote qui jeta sur Paris révolté en 1944 le message “Tenez bon, nous arrivons” et qui mourut à l’aube de la victoire, en mission sur une des autoroutes allemandes, répondit à Victor Basch : “c’est faire preuve d’une compréhension superficielle de l’histoire que de considérer avec tant de négligence les époques qui ont séparé les triomphes de la démocratie, déclara Étienne Mantoux. C’est contre l’optimisme de la génération qui nous a précédés que je m’élèverai, pour ne pas trahir la règle qui veut que les jeunes s’élèvent contre leurs aînés.” Et, en une phrase émouvante qui n’a rien perdu de sa force, il m’approuvait en ces termes : “Je crois comme vous [R. Aron] que ceux qui réussiront à conserver les valeurs dont je parle seront des libéraux, et non des libéraux à l’oreille basse qui n’osent pas dire leur nom, mais des libéraux prêts à défendre la liberté, non seulement politique, mais aussi économique[40] [40] R. Aron, art. cit. , et Mémoires, op. cit. , p. 157. ... suite. » 47 Les tâches d’édition posthume des deux œuvres majeures de L’Ère des tyrannies et de l’Histoire du socialisme avait contribué à faire émerger, dans le souvenir de la pensée d’É. Halévy, le petit réseau de philosophes et d’historiens prêt à en découdre avec le nazisme au nom d’une conception libérée de la démocratie. Étienne Mantoux fut l’un de ceux-là. Mort pour la France le 29 avril 1945 en Bavière, à quelques jours de la victoire alliée sur l’Allemagne nazie, combattant exceptionnel dans la IIe division blindée du général Leclerc, négociateur de la capitulation allemande à Paris, il ne délaissa pas pour autant la nécessité de résister intellectuellement par un effort de la raison pour comprendre la part obscure de l’histoire contemporaine. 48 Il avait déjà apporté sa contribution à la réflexion sur les totalitarismes en invitant R. Aron à étendre au régime soviétique son analyse de la logique belliciste des régimes national-socialiste et mussolinien. « Il est exact que des idéologies aussi opposées pourraient subsister côte à côte sans entraîner de conflit si elles restaient purement nationales. Ce n’est pas le cas du totalitarisme soviétique dont l’essence même est (ou était et sera peut-être encore) le prosélytisme universel, donc l’agression universelle. » Et R. Aron de souscrire alors aux critiques d’É. Mantoux : « En laissant de côté le cas de l’Union soviétique, je faussais inévitablement l’analyse de la conjoncture[41] [41] R. Aron, Mémoires, op. cit. , p. 156. ... suite. » 49 Mais son œuvre principale, il la réalisa en 1942 lors d’un séjour à Princeton à l’Institute for Advanced Study. Malgré différentes tentatives pour gagner le sol britannique que R. Aron avait réussi pour sa part à rejoindre, É. Mantoux avait finalement répondu favorablement à l’invitation des Américains qui ne souhaitaient pas, à cette époque, favoriser la France libre du général de Gaulle. Écrit pour l’essentiel aux États-Unis, paru en 1946 en Angleterre puis en France avec une préface de R. Aron[42] [42] L’édition originale de La Paix calomniée est en langue... suite, La Paix calomniée ou les conséquences économiques de M. Keynes représente en effet une réflexion capitale pour saisir aussi bien la dimension politique des enjeux économiques que les conséquences définitives de la Grande Guerre et la capacité des démocraties, en face d’un conflit sans équivalent dans l’histoire, de s’armer et de combattre les totalitarismes. À cet égard, le magistral essai d’É. Mantoux se rapproche des quelques textes essentiels qui, de L’Ère des tyrannies d’É. Halévy[43] [43] Sur L’Ère des tyrannies, voir les actes d’un récent... suite à L’Étrange défaite de Marc Bloch[44] [44] M. Bloch, L’Étrange défaite. Témoignage écrit en 1940,... suite, établirent à la veille de la guerre ou au cœur de la défaite le pouvoir de résistance des démocraties. Celles-ci démontraient leur puissance politique et militaire dès lors qu’elles choisissaient d’affirmer, de proclamer sans honte ni crainte, avec une fierté retrouvée, les valeurs critiques de la réflexion intellectuelle et la force morale des idées de liberté. C’est ainsi que de tels historiens allèrent jusqu’au terme possible des analyses afin de solder les échecs du passé et d’aborder les périls du présent en position de vaincre, qu’il s’agisse de démontrer l’incapacité de l’Europe à conserver les acquis de la victoire après 1919 (É. Mantoux), de dire que le combat antifasciste des années trente devait concerner tous les totalitarismes, y compris celui de la Russie soviétique (É. Halévy), ou bien d’instruire le dossier des faillites d’un pays devant sa propre histoire et son propre destin (M. Bloch). 50 La Paix calomniée, écrite en dix-huit mois à Princeton, puis corrigée en Angleterre et seulement publiée après la mort de son auteur[45] [45] É. Mantoux ne souhaitait pas publier son livre avant la... suite, réunit en effet trois livres. L’analyse des thèses de Keynes et de leur impact sur le traité de Versailles constitue d’abord le livre d’un économiste qui a compris les multiples failles dans l’argumentation de l’auteur des Conséquences économiques de la paix. Opérant une critique générale de ses thèses, il aboutit à une réhabilitation partielle des termes de la paix par la dénonciation des usages et des représentations qui en avaient été faits par les Alliés. Il montre à cet égard que l’économie est une politique et qu’elle doit être analysée comme telle. 51 L’étude qui sous-tend nécessairement cette critique économique, celle du monde occidental au lendemain du premier conflit mondial, compose le livre d’un politiste maîtrisant les systèmes idéologiques comme les rapports de force internationaux. C’est une œuvre de science politique dans la manière où son auteur considère l’ensemble des faits économiques, gouvernementaux et internationaux, afin d’expliquer les positions de pouvoir qui ont été à l’origine de « la paix calomniée ». La critique la plus radicale adressée en définitive à Keynes tient dans l’erreur initiale d’avoir pensé que les faits économiques domineraient l’Europe d’après-guerre et en expliqueraient la réorganisation manquée. Peut-être surestime-t-il l’influence des Conséquences économiques de la paix sur la dégradation rapide du système international forgé à Versailles et sur l’impuissance européenne qui se révéla progressivement en face des dictatures. « Le but de ce livre n’est nullement de faire l’apologie de la Paix de Versailles, explique-t-il dans le dernier chapitre, le plus fort, intitulé “La paix” ; mais tandis que les défauts d’ordre économique reprochés au Traité étaient, pour la plupart, imaginaires ou exagérés, l’auteur partage l’opinion de ceux qui soutiennent que ce sont les fautes politiques qui furent vraiment décisives. Peut-être fut-ce une erreur, au point de vue économique, de permettre ou même d’encourager la division de la Monarchie danubienne en plusieurs États souverains ; […] Mais combien plus graves pour le reste du monde furent les conséquences politiques du morcellement de l’Europe centrale et sud-orientale ! C’était là, comme on l’a d’ailleurs souvent montré, le vice fondamental de tout le système[46] [46] « On constitua, explique É. Mantoux, une Europe où... suite. » 52 Enfin, la recherche des valeurs qui définiraient les démocraties devant la guerre et la paix traverse le livre d’un historien qui souhaite donner du sens à l’histoire, même la plus immédiate. La conclusion de La Paix calomniée, écrite comme l’introduction « dans l’été de 1944 » à Londres, insiste sur ce double devoir de lucidité et d’examen qui appartient à l’historien, devoir à l’égard du passé, devoir à l’égard du présent. La connaissance de l’un permet le courage dans l’autre. « Si nous nous bornons à prendre le contre-pied du Traité de Versailles – à appliquer le principe que, malgré tout ce qu’aura fait l’Allemagne, nous nous interdirons de toucher à ses frontières ou d’exiger d’elle des réparations –, nous n’arriverons à rien […]. Mais si, par contre, nous soumettons les erreurs passées à un examen plus objectif et plus réfléchi, nous découvrirons peut-être que, même si l’on ne peut remédier entièrement à des torts dont la plupart sont irréparables, même s’il n’est pas de guérison infaillible et permanente aux maux d’où sortent les guerres qui déchirent l’humanité, il existe pourtant en fait des alternatives que notre devoir élémentaire nous commande d’envisager. […] Tandis que la guerre, en Europe, approche de sa crise finale, le frémissement même de l’attente où nous vivons ne peut détourner notre souci de ce qui suivra une victoire si chèrement achetée. La justice l’emportera-t-elle sur l’opportunisme, la raison sur le préjugé, la réalité sur l’illusion, la volonté sur le destin ? L’Europe survivra-t-elle ? Ou ses peuples, faute des moyens nécessaires à leur résurrection, se soumettront-ils, dans une épreuve suprême, à une domination continentale ? La réponse appartient dans la plus large mesure à des forces déjà en mouvement, et telles que notre génération ne peut les maîtriser. Tout ce qu’elle peut et doit faire, c’est apprendre du passé, réagir au présent, et se préparer pour l’avenir. C’est à la nouvelle génération que Mr. Keynes, il y a vingt-cinq ans, dédiait son livre : le livre que voici est une réponse venue de cette génération[47] [47] Ibid. ... suite. » 53 Ce dernier paragraphe, qui constitue les derniers mots du livre, rappelle de manière saisissante un passage de L’Étrange défaite de M. Bloch qu’É. Mantoux n’a pas pu lire[48] [48] Écrit pendant l’été 1940, « ce procès-verbal... suite, mais qui exprime le même devoir de lucidité et d’examen incombant aux historiens devant la guerre, la paix et la victoire. 54 « Je ne sais quand l’heure sonnera où, grâce à nos alliés, nous pourrons reprendre en main nos propres destinées. Verrons-nous alors des fractions du territoire se libérer les unes après les autres ? Se former, vague après vague, des armées de volontaires, empressés à suivre le nouvel appel de la Patrie en danger ? Un gouvernement autonome poindre quelque part, puis faire tâche d’huile ? Ou bien un élan total nous soulèvera-t-il soudain ? Un vieil historien roule ces images dans sa tête. Entre elles, sa pauvre science ne lui permet pas de choisir. Je le dis franchement : je souhaite, en tout cas, que nous ayons encore du sang à verser : même si cela doit être celui d’êtres qui me sont chers (je ne parle pas du mien, auquel je n’attache pas tant de prix). Car il n’est pas de salut sans une part de sacrifice ; ni de liberté nationale qui puisse être pleine, si on n’a pas travaillé à la conquérir soi-même[49] [49] L’Étrange défaite, op. cit. , pp. 206-207. ... suite. » 55 Ainsi l’étude et l’écriture n’avaient pas distrait É. Mantoux du choix qui fut le sien dès 1940 de combattre, de la même manière que l’analyse de la paix de 1919 lui avait permis de comprendre les enjeux de la victoire future. Dans sa préface de 1946 R. Aron insiste sur cette tension de La Paix calomniée : « Le livre d’Étienne Mantoux est consacré à une critique du passé, mais il est inspiré par le souci de l’avenir. En le lisant, à chaque instant, on ne peut s’interdire de s’interroger sur ce que l’auteur aurait pensé aujourd’hui. La situation actuelle diffère si fondamentalement de la situation de 1919 qu’il serait vain de reprendre purement et simplement, à la lettre, les leçons que suggèrent les fautes d’hier. […] Au lendemain de la défaite française, en 1940-1942, il a voulu éclairer l’opinion de nos alliés sur les erreurs qui avaient précipité une deuxième guerre mondiale. Au lendemain de la victoire, qui prendra sa place et saura, avec la même foi humaine, la même clairvoyance impitoyable, rappeler les règles d’équité et de sagesse dont le mépris livre les hommes au règne de la force et de la ruse, c’est-à-dire à la fatalité de la guerre[50] [50] P. Mantoux, « Étienne Mantoux », art. cit. ,... suite ? » « Travailler efficacement pour l’avenir » 56 D’autres, proches ou moins proches d’Élie Halévy, reproduisirent la même démonstration d’une communauté de destin des engagements civiques et scientifiques. Du vrai au bien, du bien au vrai, comme l’envisageait Malebranche relu par Brunschvicg dans L’Esprit européen, et qui s’imposa avec les résistants de la première heure : Jean Cavaillès qui avait été pressenti pour succéder à Xavier Léon à la tête de la Revue de métaphysique et de morale et qui périt dans la Seconde Guerre mondiale en résistant et philosophe ; Simone Weil qui partageait elle aussi l’amitié d’Alain et se mit désespérément au service de la France libre en écrivant ses textes politiques les plus décisifs ; mais aussi Marc Bloch qui mena une double résistance d’historien et de citoyen jusqu’à son exécution par les nazis, Léon Blum qui mobilisa son expérience du procès Zola de 1898 pour triompher au procès de Riom avant d’être livré à l’Allemagne par les autorités de Vichy, Marcel Mauss qui avait participé décisivement au débat de 1936 à la Société française de philosophie[51] [51] Dans une lettre à É. Halévy qui fait suite à la séance... suite et qui, sous l’Occupation, privé de son enseignement, n’en continuera pas moins à revendiquer sa pleine raison critique[52] [52] Dans une lettre à Ignace Meyerson du 4 juin 1943, il écrit... suite. Le modèle mis en place dans l’affaire Dreyfus trouvait là une confirmation éclatante pour ces intellectuels démocratiques aux origines juives et républicaines[53] [53] J. Cavaillès n’était pas juif, mais protestant. Il n’en... suite. La mort tragique de la plupart d’entre eux n’en prenait que plus de sens même si celui-ci demeura généralement ignoré. Et ce ne sont pas les jugements rapides sur « l’affaire Dreyfus, à laquelle l’intensité des controverses actuelles sur l’antisémitisme confère une importance disproportionnée[54] [54] René Rémond, La République souveraine. La vie politique... suite » qui aideront à mieux comprendre l’apport de ces intellectuels, de leur expérience, de leur savoir. Contrairement à l’opinion de René Rémond, c’est précisément dans la compréhension et le combat contre l’antisémitisme que se mesure le plus clairement la communauté de destin entre action et pensée démocratiques. 57 L. Brunschvicg disparut lui aussi dans la nuit de l’Occupation. Fuyant la persécution antisémite de l’Allemagne nazie et du régime de Vichy, il se réfugia à Aix-en-Provence puis entra dans une quasi-clandestinité avant sa mort le 18 janvier 1944 à l’hôpital de la ville. Durant l’année 1942, il avait complété cet agenda découvert par Florence Halévy dans les affaires de son mari décédé cinq ans plus tôt, et qui correspondait à un échange de journal intime que les deux amis avaient effectué en 1892. Dans le souvenir d’É. Halévy, il allait dialoguer avec le jeune homme qu’il avait été en ajoutant une nouvelle pensée à chaque page de cet « agenda retrouvé[55] [55] Il fut publié sous ce titre en 1948 aux éditions de Minuit... suite ». À l’inquiétude de 1932 succédait une forme de reconquête qu’E. Levinas perçut plus que tout autre, dans son hommage de 1949 au philosophe disparu. Le judaïsme rationnel et laïc de L. Brunschvicg, comme celui de Spinoza en son temps, avait accompagné la reconquête de l’esprit démocratique, au moment où celui-ci paraissait si menacé, par la voie de la philosophie la plus exigeante. « Il y a de l’or dans cette poussière », concluait-il superbement dans son texte de 1949. 58 « S’identifier avec la conscience humaine, telle semble avoir été la vie humaine d’un Brunschvicg. C’est pourquoi on ne trouve pas dans l’Agenda, au cours de cette année 1942, la moindre trace de réaction spécifiquement juive. Brunschvicg n’est blessé que dans sa conscience d’homme. Et certainement il n’y a dans ce silence aucune dissimulation. Membre du Comité Central de l’Alliance Israélite depuis bien avant la guerre, Brunschvicg ne cherchait jamais à faire oublier ses origines. Mais c’est par là peut-être qu’il représente – même pour ceux qui ne se sentent hommes qu’à travers leur judaïsme – une réussite profondément respectable de l’assimilation (tant décriée et à juste titre). L’assimilation chez Brunschvicg ne procédait pas d’une trahison, mais d’une adhésion à un idéal universel qu’il était de taille à revendiquer en dehors de toute appartenance particulariste. […] “On ne peut travailler efficacement pour l’avenir que si l’on veut le réaliser immédiatement” (24 octobre 1892)… “Et totalement, ce qui n’allège pas la besogne” (1942). Pensée de juif. Pensée à laquelle fait écho le célèbre vers de Bialik : “Et si la justice existe, qu’elle apparaisse immédiatement.” Athéisme plus proche de Dieu Un que les expériences mystiques et les horreurs du sacré dans le prétendu renouveau religieux de nos contemporains. Notre génération ne saurait, certes, tirer de l’expérience hitlérienne ce que la génération de Brunschvicg avait tiré de l’Affaire Dreyfus. Si la victoire de 1945 démontre que dans l’histoire, en fin de compte, le vice est puni et la vertu récompensée, nous ne voulons pas, une fois encore, faire les frais de cette démonstration. Mais qu’en partant vers les horizons spirituels – et parfois géographiques – nouveaux, la jeunesse juive d’aujourd’hui ne secoue pas purement et simplement de ses souliers la poussière du monde qu’elle quitte. Il y a de l’or dans cette poussière[56] [56] « L’Agenda de Léon Brunschvicg », art. cit. ,... suite. » 59 La persécution antisémite avait arraché L. Brunschvicg au monde qui était le sien. L’écriture de l’Agenda le rattacha alors à ce qui en était le plus précieux, la pratique la plus haute de l’esprit, et à l’année 1892 qui avait décidé de la naissance de la Revue de métaphysique et de morale et de son œuvre sur Spinoza. Ainsi, quand plus aucune lumière ne semblait éclairer la vie de L. Brunschvicg, le philosophe trouva-t-il de l’or. Totalement seul face au monde, victime désignée de la Solution finale, Juif traqué par les polices allemande et française, L. Brunschvicg sut conserver la part essentielle de lui-même et de l’humanité qu’il incarnait à cet instant, dans cette expérience ultime de la résistance et de la mort. Il était l’éthique à lui tout seul, par son existence misérable et sa pensée admirable. La ressemblance avec le capitaine Dreyfus écrivant Cinq années de ma vie à l’île du Diable est évidente. 60 Niés dans leur droit d’homme par un antisémitisme qui mena à la Solution finale, dépouillés des fragiles victoires qu’ils avaient obtenues en des temps meilleurs, des Juifs qui étaient d’abord des philosophes et des historiens retrouvèrent la vérité de l’existence humaine, celle qui permet à la personne de choisir la voie de la justice et de la liberté. Ils donnèrent, par l’exemple et leur courage, une exceptionnelle réponse à cette question cruciale que formula bien plus tard Hannah Arendt dans son analyse du procès Eichmann en 1966. Pensait-elle à ces quelques intellectuels qui avait plongé dans l’histoire et que la postérité n’avait pas conservés ? Elle en livre en tout cas d’eux un portrait d’une parfaite exactitude. 61 « Nous exigeons, nous, qu’un être humain soit capable de distinguer le bien du mal même lorsqu’il n’a, pour le guider, que son propre jugement, et que ce jugement se trouve être en contradiction avec ce qu’il croit être l’opinion de son entourage. Cette question est cruciale parce que nous savons que les rares hommes qui ont été assez arrogants pour ne se fier qu’à leur jugement personnel n’étaient pas nécessairement ceux qui ont continué à vivre selon l’ancien système de valeurs, ni ceux qui étaient guidés par des principes religieux. […] Les rares hommes qui étaient encore capables de distinguer le bien du mal ne le faisaient que sur leur propre initiative, et librement[57] [57] Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal,... suite. » 62 Cette interrogation sur le problème de la faculté de jugement de l’être humain a traversé une œuvre plus récente sur l’histoire de la fonction publique sous le régime de Vichy. La thèse de Marc Olivier Baruch s’achève précisément sur la « question cruciale » posée pour l’État et ses serviteurs en temps de crise, l’un des fondements de la démocratie comme l’avaient compris É. Halévy et les siens[58] [58] « Car là est bien l’interrogation finale de l’analyse. ... suite. C’est assurément pour le jeune historien la plus noble des filiations. Notes[ 1] Voir notre article « La pensée de Spinoza et la naissance de l’intellectuel démocratique dans la France du tournant du siècle », publié dans le dossier « Intellectuels juifs (I). Le savoir et la cité », Archives Juives, n° 36/2, 2e semestre 2003, pp. 20-42, ici p. 38, et l’introduction de Perrine Simon-Nahum qui a pris l’initiative de cette enquête : « “… et nous veillerons.” « La Raison historique des intellectuels », op. cit., pp. 4-19. [ 2] « L’Agenda de Léon Brunschvicg », Évidences, 1949, n° 2, republié dans Difficile liberté, Paris, Albin Michel, coll. « Présences du judaïsme », 1963 et 1976, et réédition Hachette, coll. « Livre de poche Biblio-essais », 1984, pp. 67-68. [ 3] Agenda retrouvé. 1892 et 1942, Éditions de Minuit, introduction par Jean Wahl, Paris, Les éditions de Minuit, 1948. [ 4] « Telle sera la pensée commune de Malebranche et de Spinoza. Pour Malebranche, le mouvement de la volonté vers l’universalité du bien est parallèle au mouvement de l’intelligence vers l’universalité du vrai ; l’ordre des rapports de perfection correspond à l’ordre des rapports de grandeur. Seulement dans le plan pratique il arrive que nous manquions de force pour suivre jusqu’à son terme cette exigence de la raison. » (L’Esprit européen, Neuchâtel, Editions de la Baconnière, coll. « Être et penser. Cahiers de philosophie », 1947, pp. 185-186). [ 5] L’édition de 1932 a été faite à Paris aux éditions Rieder. En 1960, François Maspero réédita Les Chiens de garde, la même année que la réédition d’Aden Arabie, premier pamphlet de Paul Nizan qui adressait là, un an avant Les Chiens de garde, un grand message d’adieu à la « culture bourgeoise », pour reprendre l’analyse de Pascal Ory (« Paul Nizan », Dictionnaire des intellectuels français, éditions du Seuil, nouvelle édition, 2002, p. 1018). L’année 1960 inaugure le retour en grâce du jeune intellectuel mort à trente-cinq ans, le 23 mai 1940, dans les combats de la poche de Dunkerque, et que le Parti communiste discrédita, faute d’admettre sa révolte et son courage. Cette réhabilitation doit beaucoup à la préface que Jean-Paul Sartre donna à la réédition d’Aden Arabie, également chez Maspero. [ 6] Édition de 1960, pp. 82 et 95. [ 7] Ibid., p. 83. [ 8] Ibid., pp. 84-85. [ 9] Ibid., pp. 100-101. [ 10] « La crise de l’humanité européenne et la philosophie », in La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, traduit de l’allemand et préfacé par Gérard Granel, Paris, Gallimard, 1976, réédition coll. « Tel », 1989, pp. 347-383, ici p. 382. [ 11] Nous ne souhaitons pas ici rouvrir « le dossier Heidegger » (cf. Victor Farias, Heidegger et le nazisme, Paris, Verdier, 1987 et Hachette/Le Livre de poche, coll. « Biblio essais », 1989, 382 p.). Cependant, nous nous permettons de citer cette réflexion éclairante de Maurice Blanchot dans un article consacré aux « Intellectuels en question. Ébauche d’une réflexion », paru dans Le Débat à la suite de la publication du livre de Jean-Denis Bredin, L’Affaire (n° 29, mars 1984, p. 5) : « Plus on accorde d’importance à la pensée de Heidegger, plus il est nécessaire de chercher à élucider le sens de l’engagement politique de 1933-1934. […] Inexplicables et indéfendables sont les proclamations politiques de Heidegger par lesquelles il s’accorde avec Hitler, soit pour exalter le national-socialisme et ses mythes en exaltant le “héros” Schlageter, soit en appelant à voter pour le Führer et pour son référendum (en vue de quitter la SDN), soit en encourageant ses étudiants à répondre favorablement au Service du Travail – et cela dans son langage philosophique propre qu’il met, sans gêne, au service des pires causes et qui se trouve ainsi discrédité par l’usage qu’il en fait. Voilà, pour moi, la responsabilité la plus grave : il y a eu corruption d’écriture, abus, travestissement et détournement du langage. Sur celui-ci pèsera dorénavant un soupçon. » Et Maurice Blanchot, de conclure : « On peut bien dire qu’alors il a manqué à Heidegger d’être à certaines heures un simple intellectuel. » [ 12] Stefan Strasser, Préface à Edmund Husserl, « La crise de l’humanité européenne et la philosophie », édition bilingue, traduction de Paul Ricœur, Paris, Aubier, 1977, p. 8. [ 13] Gérard Granel, Préface in La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, op. cit., p. V. [ 14] L’Esprit européen, op. cit. [ 15] « La crise de l’humanité européenne et la philosophie », art. cit., pp. 382-383. [ 16] Élie Halévy, L’Ère des tyrannies. Essai sur le socialisme et la guerre, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des idées », 1938, rééd. coll. « Tel », 1990, 285 p., ici p. 216. [ 17] « La crise mondiale de 1914-1918 », in L’Ère des tyrannies, op. cit., pp. 198-199. [ 18] « Le socialisme et le problème du parlementarisme démocratique », ibid., p. 212. [ 19] Ibid., pp. 206-207. [ 20] Depuis novembre 1901, une année sur deux, Élie Halévy enseignait à l’École libre des sciences politiques l’histoire du socialisme européen au XIXe siècle. L’ouvrage publié à titre posthume en 1948, Histoire du socialisme européen, est issu de ce cours sans équivalent en France (Paris, Gallimard, rééd. 1974). [ 21] « Rien à faire contre tout cela, d’ailleurs. Nous traversons l’ère des tyrannies. Et ce qui fait la force de ces régimes, c’est qu’ils sont aidés, dans ce qu’il reste de pays démocratiques, par les sympathies secrètes des partis conservateurs d’une part, et, d’autre part, par le pacifisme des partis populaires » (É. Halévy, Lettre à René Berthelot du 8 août 1935, in Correspondance 1891-1937, textes réunis et présentés par Henriette Guy-Loë et annotés par Monique Canto-Sperber, Vincent Duclert et Henriette Guy-Loë, préface de François Furet, Paris, Bernard de Fallois, 1996, p. 730). [ 22] L’Ère des tyrannies, op. cit., p. 226. [ 23] « Il ne s’agit donc, je le dis expressément, que de la forme de gouvernement. C’est le soviétisme, avec la dictature, ou la tyrannie, du parti communiste, qui a été ici l’inventeur. Mais, si le fascisme italien n’a fait qu’imiter, je considère que le mot de “fascisme” est le mieux fait pour désigner le caractère commun aux deux régimes. » (ibid., p. 223). [ 24] Ibid., pp. 226-227. [ 25] Ibid., p. 215. [ 26] Ibid., p. 225. [ 27] É. Halévy, lettre au baron de Meyendorff, 13 juin 1937, in Correspondance, op. cit., pp. 745-746. [ 28] Xavier Léon, atteint d’une sclérose en plaque, mourut le 21 octobre 1935. [ 29] É. Halévy, lettre à Gabrielle Léon, 15 juin 1937, in Correspondance, op. cit., p. 747. [ 30] É. Halévy, lettre à René Berthelot, 30 juin 1937, in ibid., p. 748. [ 31] Célestin Bouglé, « Préface » in L’Ère des tyrannies, op. cit., p. 10. [ 32] Ibid., pp. 13-14. [ 33] Le texte de la communication de R. Aron ne paraîtra qu’après la guerre, en 1946, dans le second numéro du Bulletin de la Société française de philosophie, puis repris dans la revue Commentaire après la mort de son auteur (n° 24, hiver 1983-1984) et enfin dans le recueil Machiavel et les tyrannies modernes, Rémy Freymond (dir.), Éditions de Fallois, Paris, 1993 (rééd. Le Livre de Poche, coll. « Biblio-Essais »), pp. 187-188. Le texte est également présent dans l’anthologie conçue par Enzo Traverso, Le Totalitarisme. Le XXe siècle en débat, avec un commentaire qui insiste sur le rôle de la pensée d’É. Halévy dans l’élaboration de cette réflexion. [ 34] « Sans aucune doute, écrivait R. Aron à propos de cette séance, il y a entre tous les régimes totalitaires des points communs » (Machiavel et les tyrannies moderne, op. cit., p. 321). [ 35] Maurice Blondel, dans l’extrait de sa lettre à É. Halévy, que celui-ci commente et qui est publié dans l’édition de L’Ère des tyrannies, op. cit., p. 237. [ 36] Et cité dans Mémoires. 50 ans de réflexion politique, Paris, Julliard, 1983, p. 153. [ 37] Machiavel et les tyrannies modernes, op. cit., p. 173. Pour les extraits suivants, pp. 174-188. [ 38] « Les conservateurs de France et d’Angleterre ne comprirent pas que les hitlériens n’avaient pas pour seule ambition d’éliminer les sociaux-démocrates et les communistes ; les hitlériens menaçaient aussi les conservateurs français et anglais, et même les conservateurs allemands. » (ibid., et Mémoires, op. cit., p. 155). [ 39] Cité par R. Aron dans ses Mémoires, op. cit., p. 157. Il ajouta, au sujet de V. Basch : « Jusqu’au dernier jour, il n’a jamais douté de la victoire des démocraties alors même que les miliciens s’emparaient de lui et de sa compagne pour les assassiner. » [ 40] R. Aron, art. cit., et Mémoires, op. cit., p. 157. [ 41] R. Aron, Mémoires, op. cit., p. 156. [ 42] L’édition originale de La Paix calomniée est en langue anglaise : The Carthaginian Peace or The Economic Consequences of Mr Keynes, Introduction by R.C.K. Ensor, Oxford, Oxford University Press, 1946. L’édition française a été réalisée par les soins de Paul Mantoux qui a intégralement traduit un manuscrit écrit initialement en anglais (La paix calomniée ou les conséquences économiques de M. Keynes, préface de Raymond Aron, portrait de Paul Mantoux, Paris, Gallimard « Problèmes et Documents », 1946). À la suite de pressions exercées par des amis de Keynes pour empêcher une nouvelle édition anglaise (témoignage de P. Mantoux), le livre fut republié aux États-Unis en 1952 (Scribner). Trois autres rééditions suivirent, en 1965 (avec une introduction de Robert G. Colodny, Pittsburgh University Press), en 1979 (Arno Press) et en 2000 (Ayer Press Publishers). En 2002, à l’initiative du polytechnicien Jacques Mantoux, frère d’Étienne, La Paix calomniée fut rééditée par les éditions L’Harmattan avec une nouvelle préface de Vincent Duclert. [ 43] Sur L’Ère des tyrannies, voir les actes d’un récent colloque tenu à Rome : Élie Halévy e l’era delle tirannie, a cura di Mauriio Griffo e Gaetano Quagliariello, Soveria Mannelli, Rubbetino Editore, 2001. [ 44] M. Bloch, L’Étrange défaite. Témoignage écrit en 1940, préface de Stanley Hoffmann, Paris, Gallimard, coll. « Folio-Histoire », 1990, 328 p. Voir les actes d’un autre et récent colloque : Penser la défaite, sous la direction de Patrick Cabanel et Pierre Laborie, Toulouse, Privat, 2002, 319 p. [ 45] É. Mantoux ne souhaitait pas publier son livre avant la libération de la France, par peur de représailles dont aurait pu être victime sa famille, de surcroît juive au regard de la législation antisémite de Vichy. En revanche, il en fit lire le manuscrit, d’abord au professeur de Cambridge D. W. Brogan lié aux presses universitaires d’Oxford, puis à un autre professeur, Robert Mc Callum. Il obtint aussitôt une promesse de publication qui n’allait se concrétiser qu’après sa mort, en 1946. [ 46] « On constitua, explique É. Mantoux, une Europe où l’Allemagne forte, centralisée, possédant une population d’environ 70.000.000 d’habitants, restait entourée d’un chapelet de petits États obligés de se fier, pour le maintien de leur indépendance, à l’aide de puissances lointaines – bref, on ne réussit pas, et nous pourrions dire que cet échec fut voulu, à établir un juste équilibre des forces. Car, si décidé qu’il fût à rejeter un système diplomatique de cet ordre, Wilson lui-même avait prévu que l’Europe qu’il laissait faire – et faite, en grande partie, de ses propres mains – ne pourrait guère se maintenir d’elle-même ; que si les Puissances extérieures à l’Europe ne lui prêtaient pas leur appui, l’Allemagne pourrait encore lui imposer sa volonté. “Tous les pays que l’Allemagne voulait écraser et réduire à n’être plus que des instruments entre ses mains ont été sauvés par cette guerre”, déclara-t-il. […] Or, la Société des Nations avait été fondée précisément dans le dessein d’assurer aux faibles l’appui dont parle ici le Président Wilson. Mais, des Puissances qui la constituaient, les unes ne se montrèrent pas disposées à agir, le moment venu ; aux autres manqua la préparation ou la résolution nécessaires pour remplir à temps leurs obligations. À la vérité, l’esprit dans lequel avait été conçue la Société des Nations présumait trop de ses membres. Comme on l’a fort bien dit, “ce n’est pas la Société qui a fait faillite, ce sont les Nations”. Et, si Wilson est coupable de s’être abandonné à une illusion, cette illusion, c’était l’humanité. » (La Paix calomniée, op. cit., pp. 296-297). [ 47] Ibid. [ 48] Écrit pendant l’été 1940, « ce procès-verbal de l’an 1940 » a été publié en 1946 par la Société des Éditions « Le Franc-Tireur » avec un avant-propos de Georges Altmann, compagnon de résistance de M. Bloch. La seconde édition est parue en 1957 (Albin Michel puis Armand Colin, avant-propos de G. Altman, suivi de « Écrits clandestins », 264 p.). Nous utilisons ici la troisième édition publiée en 1990 (L’Étrange défaite. Témoignage écrit en 1940, préface de Stanley Hoffmann, Paris, Gallimard, coll. « Folio-Histoire », 328 p.). On peut regretter que cette dernière édition n’ait pas conservé le témoignage de G. Altman. Il existe des « Notes additionnelles » à L’Étrange défaite qui n’ont jamais été publiées et que Stéphane Audoin-Rouzeau a utilisées dans le cadre de la version tapuscrite de sa communication (« La victoire de la Première Guerre mondiale dans L’Étrange défaite de Marc Bloch ») au colloque organisé les 20 et 21 mai 1999 à l’université de Toulouse-II Le Mirail par Pierre Laborie et Patrick Cabanel sur « Penser la défaite ». Ces précisions forment une raison supplémentaire d’appeler à une édition complète et définitive de L’Étrange défaite, comme cela a été fait pour Apologie pour l’histoire et le métier d’historien (Paris, Armand Colin, 1993, 291 p.), Histoire et historiens (Paris, Armand Colin, 1995, 278 p.), et Écrits de guerre (1914-1918) (Paris, Armand Colin, 1997, 216 p.). [ 49] L’Étrange défaite, op. cit., pp. 206-207. [ 50] P. Mantoux, « Étienne Mantoux », art. cit., pp. 11-12. [ 51] Dans une lettre à É. Halévy qui fait suite à la séance du 28 novembre 1936, il l’assure de son plein accord « sur tous les points » de sa communication. « Votre déduction des deux tyrannies italienne et allemande à partir du bolchevisme est tout à fait exacte. […] La formation du parti communiste est restée celle d’une secte secrète, et son essentiel organisme, la Guépéou, est resté l’organisation de combat d’une organisation secrète. Le parti communiste lui-même reste campé au milieu de la Russie, tout comme le parti fasciste et comme le parti hitlérien campent, sans artillerie et sans flotte, mais avec tout l’appareil policier. […] J’ajoute que, sur la façon dont la tyrannie est liée normalement à la guerre et à la démocratie elle-même, les pages d’Aristote peuvent encore être citées sans doute. On se croirait revenu au temps des jeunes gens de Mégare qui juraient en secret de ne pas s’arrêter avant d’avoir détruit la fameuse constitution. » (L’Ère des tyrannies, op. cit., p. 231). Cette approbation fut vivement ressentie par É. Halévy qui put alors écrire, en s’appuyant sur Marcel Mauss, « que les analyses complémentaires de Platon et d’Aristote sur la manière dont s’opéra dans le monde antique le passage de la démocratie à la tyrannie trouvent une application profonde aux phénomènes historiques dont nous sommes aujourd’hui les spectateurs. » (ibid., p. 214). [ 52] Dans une lettre à Ignace Meyerson du 4 juin 1943, il écrit vouloir « essayer de comprendre la crise sociale immense » que traverse l’Europe. « Je crois à ma compréhension. Mais elle ne me permet aucune précision. La seule chose que je vois c’est l’immense volonté et l’absence de volontés claires ; quant aux bonnes volontés, elles sont en France rares et fugaces, justement chez ceux qui devraient en avoir » (cité par Marcel Fournier, Marcel Mauss, Paris, Fayard, 1994, p. 750). [ 53] J. Cavaillès n’était pas juif, mais protestant. Il n’en exprimait pas moins l’unité du savant et du combattant, comme Jean-Pierre Vernant qui vécut lui aussi dans la résistance au nazisme cette « traversée des frontières », et dont la femme, d’origine russe, appartenait à une famille juive sans religion. Sur Jean Cavaillès, voir Alya Aglan et Jean-Pierre Azéma (dir.), Jean Cavaillès résistant ou la Pensée en actes (Paris, Flammarion, 2002, 319 p). De Jean-Pierre Vernant, voir le récent La Traversée des frontières. Entre mythe et politique II (Éditions du Seuil, coll. « Ma librairie du XXIe siècle », 2004, 196 p.) qui s’ouvre sur cette interrogation : « Y a-t-il des liens entre ma lecture de l’épopée homérique et mon action dans la Résistance militaire, avec les risques qu’elle comportait ? À la réflexion, ces liens me sont apparus très clairs, qui ont tissé, entre mon interprétation du monde des héros d’Homère et mon expérience de vie, comme un invisible réseau de correspondances orientant ma lecture “savante” et privilégiant, dans l’œuvre du poète, certains traits : la vie brève, l’idéal héroïque, la belle mort. » [ 54] René Rémond, La République souveraine. La vie politique en France 1879-1939, Paris, Fayard, 2002, p. 20. [ 55] Il fut publié sous ce titre en 1948 aux éditions de Minuit (introduction de Jean Wahl). [ 56] « L’Agenda de Léon Brunschvicg », art. cit., pp. 69-71. [ 57] Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, Paris, Gallimard, 1966, pp. 321-322. [ 58] « Car là est bien l’interrogation finale de l’analyse. L’appareil d’État fut prisonnier de son bureaucratisme et victime d’une véritable inversion des priorités. […] Dans le dialogue entre principe d’obéissance et éthique de la conviction qui devrait constituer la raison d’être du service public, il est facile de voir où se situa, sous Vichy, le déséquilibre. Le comprendre pour ne plus l’accepter est, pour la fonction publique d’aujourd’hui, une évidente nécessité. » (Servir l’État français. L’administration en France de 1940 à 1944, préface de Jean-Pierre Azéma, Paris, Fayard, coll. « Pour une histoire du XXe siècle », 1997, p. 583). Résumé “ Then we must stay on the watch forever, and we will ”, Elie Halevy had confided to his friend Xavier Leon on March 20th 1898, right in the heart of the “Dreyfus case” and he was deeply convinced that philosophy only could create a link between ethics and politics, in accordance with Spinoza. Nearly forty years later, as Europe was spread through by much more serious threats than the assertion of reasons of state in the Republic, these same democratic intellectuals expressed the urgency of a critical watch out and a civic sense of responsibility. They developed the foundations of a real resistance of democracy with an accurate definition of the enemy, that is the totalitarian systems, requiring a deeper philosophical thought assuming the historical dimension down to its most unthinkable extreme. So that the Dreyfus standard of common freedom, human rights and those of the citizen reached a meaning in that century of totalitarian systems which started with the first World War. The opposition to liberal values conquered during the fighting about the Dreyfus case led the same men to react with the same determination to dangers still greater, marking a new age of the philosophical trend which remains mostly unknown up to now and which is a link between the main Jewish thinkers. |
| http://www.cairn.info/revue-archives-juives-2003-2-page-20.htmLa création de la Revue de métaphysique et de morale (RMM) en 1893 est maintenant connue grâce à des travaux d’importance qui soulignent l’intérêt actuel des historiens pour la philosophie[1] [1] Jean-Louis Fabiani, Christophe Prochasson, « Philosopher... suite. Cette fondation a représenté un tournant de la discipline en France, identifié par des choix revendiqués en faveur de la critique des sciences, des questions pratiques, de la réflexion politique. La capacité critique de ce courant philosophique a pu se vérifier devant l’affaire Dreyfus puisque la revue et ses fondateurs se sont engagés comme philosophes dans la cité républicaine. Certes, leur degré d’implication a été différent, mais la revue a pris une part décisive dans la construction du lien intellectuel. En démontrant que l’usage des savoirs scientifiques pouvait susciter une critique des pouvoirs politiques, les jeunes philosophes de la Revue de métaphysique et de morale contribuèrent à faire de l’engagement dreyfusard un moment essentiel du progrès démocratique. Ils confirmèrent de la même manière leur capacité à participer au renouveau de la philosophie morale. 2 Le point commun entre ces deux acquis doit être recherché dans le rôle que prirent la pensée de Spinoza et sa philosophie dans l’un et l’autre de ces deux engagements. Cet attachement au spinozisme le plus pur et le plus ouvert définit le parcours de jeunes philosophes qui ont à peine vingt-cinq ans en 1893. Anciens élèves de l’École normale supérieure et agrégés pour la plupart, généralement en train d’achever leur thèse, ils constituent un réseau intellectuel qui est aussi un réseau d’amitié. Trois d’entre eux, très impliqués dans la fondation et dans la direction de la revue, possèdent des ascendances juives. Léon Brunschvicg, Élie Halévy, Xavier Léon n’en sont pas moins tout à fait laïcs. Ils sont pleinement intégrés à la bourgeoisie libérale et intellectuelle parisienne. Leurs familles sont généralement multiconfessionnelles et eux-mêmes ne se revendiquent pas comme juifs. La philosophie leur suffit. 3 À travers le projet de la revue, les jeunes philosophes groupés autour d’Alphonse Darlu, leur ancien professeur de khâgne au lycée Condorcet, ont défini un projet de refondation de la philosophie qui mobilise toute leur énergie et toute leur pensée. Devant l’affaire Dreyfus et l’explosion d’antisémitisme qu’elle déclenche, la question de leurs origines n’est certes pas éludée pour ceux qui sont juifs[2] [2] Nous nous permettons de renvoyer à notre contribution au... suite, mais elle est rapidement écartée au profit d’un combat dreyfusard résolu[3] [3] En tout cas pour les deux premiers. La première réaction... suite, mené en parallèle à l’investissement poursuivi dans la philosophie pure. Car seule cette dernière va se montrer capable de valider intellectuellement et moralement l’engagement en faveur de Dreyfus. Par son pouvoir critique, elle élabore le mouvement qui va de la liberté intellectuelle à la liberté politique. Ce lien entre des pratiques de savoir et un choix de citoyenneté est au fondement de la naissance de l’intellectuel démocratique, parfois dénommé aussi intellectuel critique. 4 La pensée de Spinoza, qui est à la base de la refondation philosophique opérée par la Revue de métaphysique et de morale, apparaît donc également déterminante pour comprendre l’engagement des philosophes dans la République et la naissance de l’intellectuel démocratique depuis l’Affaire. Le philosophe de La Haye a défendu, en ses actes et par ses écrits, la nécessité d’une défense absolue de la vérité intellectuelle et de la liberté de penser. Ces valeurs politiques procèdent de l’élaboration d’une philosophie première à laquelle se destinent les jeunes philosophes de la revue, aidés en cela par leur maître Alphonse Darlu. Pour parler comme Husserl quarante ans plus tard, ils ont reconnu l’importance de l’esprit philosophique et défini sa tâche actuelle[4] [4] Cf. Edmond Husserl, « La crise de l’humanité européenne... suite. Aucune autre identité n’égale ce projet de la pensée sur elle-même et sur le monde. Comme Spinoza, ces jeunes philosophes font le choix de la philosophie pour être dans la cité. Et réciproquement. L’affaire Dreyfus accomplit bien un « événement philosophique » qui s’attache à l’œuvre, mais aussi à la vie du « prince des philosophes ». Cette filiation, jamais envisagée dans l’histoire, mérite qu’on s’y attarde. Elle définit le savoir de ceux qui l’ont mis en œuvre, intellectuels juifs et intellectuels démocratiques confondus. Une revue pour un renouveau 5 Les réseaux intellectuels et la transformation des savoirs présidant à la naissance de la Revue de métaphysique et de morale en janvier 1893 ont été étudiés par Jean-Louis Fabiani, Christophe Prochasson et Stefan Soulié[5] [5] Op. cit. ... suite. Les publications des correspondances des principaux animateurs, en particulier celles d’Élie Halévy et de Xavier Léon[6] [6] Élie Halévy, Correspondance 1891-1937, textes réunis... suite, représentent une contribution essentielle à cette connaissance en raison de la nature des pratiques intellectuelles qui privilégient la dimension épistolaire, celle-ci devenant indispensable dès lors que ces jeunes intellectuels, professeurs pour la plupart, enseignent dans la France entière. En 1892, dans la phase active de création de la revue, de nombreux normaliens ou anciens khâgneux, philosophes, historiens ou futurs sociologues, se sont agrégés à l’entreprise comme Célestin Bouglé, Léon Brunschvicg, Émile Chartier (le futur Alain), Louis Couturat ou Dominique Parodi. Tous sont amis, parfois de manière très étroite. Élie Halévy est indiscutablement au centre de ces relations intellectuelles et affectives[7] [7] C’est en 1892 que lui-même et Léon Brunschvicg s’échangent... suite. Ses lettres en témoignent comme elles montrent les liens très privilégiés qui l’unissent à Léon Brunschvicg et Xavier Léon[8] [8] Cf. Christophe Prochasson, op. cit. , p. 113. Stephan... suite. Cette amitié parfaite entre les trois jeunes philosophes n’a pas pour origine des ascendances juives communes auxquelles ils ne se réfèrent quasiment jamais, du moins d’après ce que nous savons. Leur proximité repose d’abord sur une même vision du monde et une même conception du rôle de la philosophie, de son progrès et de son enseignement. 6 C’est ainsi que la Revue de métaphysique et de morale n’est pas seulement un lieu de convergence pour de jeunes philosophes impatients d’entrer dans la carrière[9] [9] L’introduction-manifeste, non signée mais provenant d’Alphonse... suite. L’équipe fondatrice a imaginé un dispositif éditorial ambitieux devant faire de la RMM un outil du rayonnement de la philosophie en France et dans le monde. Christophe Prochasson a parlé de l’invention du « système R2M » « comprenant non seulement une revue mais aussi des congrès internationaux et une société savante fort bien fréquentée : la Société française de philosophie. Une revue, des congrès, un lieu de sociabilité : on ne pouvait rêver d’outils mieux adaptés aux nouvelles données de la vie intellectuelle[10] [10] Christophe Prochasson, op. cit. , p. 110. ... suite. » Le système est redéployé au sein même de la revue, avec la création en 1895 d’une rubrique nouvelle dite « Questions pratiques » et sous-titré « Réflexions d’un philosophe sur les questions du temps »[11] [11] Sur cette création, voir en priorité l’article de Stephan... suite. Un supplément bibliographique – qui a pu être un modèle pour l’invention de L’Année sociologique d’Émile Durkheim – et des entreprises collectives d’édition de textes classiques vont progressivement compléter ce large dispositif. 7 Ces inventions éditoriales ont pour fonction première d’exprimer un projet scientifique afin qu’il puisse agir dans l’ordre de la pensée comme dans celui de la cité. Les fondateurs sont convaincus que les problèmes sociaux et politiques du temps ont des choses à dire à la philosophie, et, qu’à l’inverse, la philosophie est capable de les penser et d’éclairer la société par la définition d’une morale intellectuelle, laïque et critique. Le renouveau de l’esprit philosophique est l’objectif prioritaire de la revue. Il implique une vraie démarche critique, à l’opposé des choix défendus par l’autre courant fécondé par le spinozisme, l’Union pour l’action morale. Le groupe de Paul Desjardins évolue en effet vers un spiritualisme moral et esthétique de moins en moins en phase avec les attentes d’Élie Halévy ou de Xavier Léon, ainsi que l’indique très précisément une lettre du premier au second. Datant d’avril 1893, au moment où naît la revue, elle expose sa ligne philosophique et morale par opposition à d’autres directions : 8 « Brunschvicg veut bien “ parler de morale ” ; il ne veut pas écrire “ sur les Idées fondamentales du temps présent ”. Titre que je trouverais baroque s’il n’avait été mis à la mode. Laissons l’actualité à Desjardins, et gardons pour nous la philosophie. Ou nous ne croyons rien, ou nous croyons que le moraliste a le devoir non de satisfaire à des “ besoins du temps présent ”, mais à des besoins éternels et au cas où il semblerait que ces besoins fussent endormis, de les réveiller, ou de les créer. Nous croyons que l’homme en tant qu’homme existe, que l’idée d’humanité est autre chose qu’une idée factice et arbitraire, extraite par abstraction de la collectivité des exemples particuliers. Ce n’est pas pour les hommes d’aujourd’hui que nous cherchons les remèdes que nous trouverons le plus tôt sous la main, ces remèdes devant nécessairement être des religions positives : c’est pour les hommes en tant qu’hommes que nous cherchons des remèdes portant le caractère de nécessité et d’éternité, autant que possible. Nous ne faisons pas de la médecine mais de la morale. Voilà pourquoi nous devons, je crois, fuir le genre “ chronique ” à la manière de Vogué et de Desjardins. Est-ce que je m’exprime mal ? Est-ce que je me trompe[12] [12] Lettre d’Élie Halévy à Xavier Léon, début avril 1893,... suite ? […] » L’exigence d’une démarche 9 Alphonse Darlu encourage ses élèves à s’approprier les bases de la philosophie classique et à porter la contestation lorsqu’elles sont oubliées ou sacrifiées. L’un des premiers articles publiés dans la revue traduit cette exigence et ce combat. « L’enseignement de la philosophie au collège de France » est un texte non signé, mais qui est dû à Léon Brunschvicg et Élie Halévy. S’intéressant à la chaire d’histoire des sciences de Pierre Laffitte et à celle de psychologie expérimentale et comparée de Paul Ribot, ils constatent que la philosophie actuelle se réduit à ces deux discours, soit positiviste, soit mystique[13] [13] Ou « psychologisant », ce qui revient au même. ... suite. Leur analyse est radicale. Ils plaident pour l’esprit critique dans la pensée philosophique et son enseignement. Ils soulignent l’importance que revêtirait, à leurs yeux, la création de deux chaires, l’une de Logique, l’autre de Morale, au Collège de France : 10 « L’enseignement philosophique au Collège de France est, si l’on veut, complet ; il n’y manque rien, que la philosophie. Dogmatiques et sceptiques, les uns parce qu’ils imposent au problème philosophique une solution fixée par avance, sur laquelle la libre réflexion perd ses droits, les autres parce que, d’une façon absolue, ils ne veulent pas poser le problème philosophique, s’accordent à reconnaître qu’il est, sur ces matières, ou dangereux ou inutile d’ouvrir publiquement la discussion. Admet-on au contraire qu’il est impossible à la raison de ne pas poser le problème philosophique, impossible à la raison spéculative de ne pas chercher à coordonner les lois de la nature et à la raison pratique de ne pas fixer les règles à la conduite humaine, et que ce problème, posé par la raison, ne peut être traité et résolu que suivant une méthode rationnelle, alors on demandera que l’État use de son droit pour assurer le développement de la pensée philosophique. Il ne s’agit pas de donner à une école particulière la sanction, absolument vaine d’ailleurs, d’une approbation officielle, ni de créer un dogmatisme : il s’agit d’encourager et de stimuler l’esprit critique, d’instituer un ordre de discussions. Il ne conviendrait même pas, selon nous, de désirer une chaire de métaphysique ; de pareilles chaires veulent être non occupées, mais remplies ; il y faut du génie, tout simplement. Et d’ailleurs il est possible qu’il n’y ait plus de place pour un problème spécial qui serait le problème métaphysique, lorsque, à côté des chaires de Psychologie et d’Esthétique, deux chaires auraient été fondées pour la discussion des problèmes de la Logique et de la Morale[14] [14] [Léon Brunschvicg et Élie Halévy], « Enseignement. ... suite. » 11 Il ne s’agit bien sûr pas, pour les deux jeunes philosophes, d’une question seulement académique. La logique a un rôle éminent à jouer dans la constitution d’une pensée critique des sciences, indispensable mais inexistante. La réduction de la philosophie à la stricte alternative positivisme/mysticisme a engendré en effet l’impossibilité de penser la science. Celle-ci « apparut comme une discipline qui est imposée au même titre que la religion, qu’elle doit accepter sans examen et sans contrôle, comme si elle lui était étrangère ; en un mot, c’est le triomphe de l’esprit “ positif ” ». Devant la science, la philosophie révéla son état et son impuissance : « l’échec que subit le système cartésien de l’univers entraîna dans sa ruine la conception profonde qui l’avait inspiré, l’idée d’une science unique et universelle ; une pluralité de méthodes partielles s’établit, et la puissance unificatrice de l’esprit fut révoquée en doute ». Privée de l’esprit critique de la philosophie, la science évolua vers un ensemble de savoirs techniques, de « procédés que l’expérience nous enseigne. » 12 Au total, le face-à-face est sans issue : « la foi positiviste est libre d’affirmer que ces procédés réussissent toujours, que nous y sommes habitués de trop longue date pour être jamais trompés, mais la foi religieuse est également libre de regarder la science comme une construction artificielle, et ses résultats comme des formules commodes imposées au mystère des choses par le caprice humain. Dans l’un et l’autre cas, l’esprit qui crée la science est banni de la science. » La logique telle qu’elle est définie par Élie Halévy et Léon Brunschvicg peut permettre de sortir de l’alternative et de redonner une force à la philosophie : « Apprendre à la raison à se retrouver elle-même dans la science qu’elle a faite, voilà le problème de la logique. La logique ne refait pas la science, elle la suppose faite ; son point de départ est la solution pratique, parce que toute solution pratique provoque chez l’homme une réflexion théorique. […] La culture logique, qui assure le développement méthodique et intégral de l’esprit, est la condition de son équilibre. Elle a fait défaut au XVIIIe siècle : de là l’esprit exclusif et étroit qui a engendré des révolutions à la fois radicales et impuissantes. Elle a fait défaut à notre temps ; de là l’universelle anarchie[15] [15] Ibid. , pp. 374-375. ... suite. » 13 L’utilité d’une chaire de morale est également intellectuelle. Sa création au Collège de France aurait un impact symbolique puissant. Élie Halévy et Léon Brunschvicg mettent en cause le refus de l’institution universitaire de « constituer, à l’aide d’une méthode rationnelle, une doctrine morale. Le libre examen fut considéré, se considéra lui-même, comme inévitablement négatif et destructeur ; il n’y avait, croyait-on, d’affirmation possible qu’à la condition d’accepter passivement les injonctions d’une autorité extérieure. Quand l’Université, après avoir, au nom de l’orthodoxie, résisté successivement au rationalisme des Cartésiens et à celui des Encyclopédistes, fut mise dans la nécessité de constituer un enseignement laïque de la morale (car sa fonction essentielle, dans la société moderne, est de fournir une doctrine de la vie pratique), ce fut encore au catholicisme qu’elle eut recours : l’éclectisme proposa un catéchisme laïque, copie simplifiée et décolorée du catéchisme religieux, auquel il manquaient la poésie d’une tradition séculaire et la consécration du témoignage divin, incapable d’ailleurs d’exciter l’enthousiasme et propre à justifier toutes les conventions. » La morale enseignée par l’Université s’est enfermée dans sa propre contradiction : 14 « le professeur de morale nous a déclarés absolument libres, absolument responsables, capables d’accomplir notre devoir dans son intégrité ; mais, d’autre part, quelques arguments kantiens et quelques lieux communs chrétiens ont-ils pu nous empêcher de constater que notre liberté, notre responsabilité, étaient soumises à une loi de développement graduel, qu’il y avait de même, dans la société humaine, plusieurs degrés de réalisation du devoir ? Un problème se posait donc, qui est pour la pensée moderne le problème moral par excellence : comment l’idée abstraite du devoir peut-elle devenir une fin concrète de la société ? comment la loi morale peut-elle systématiser notre vie sociale et politique ? Or, ce problème, si l’on considérait l’enseignement donné par l’Université, on ne pouvait pas dire qu’elle l’eût résolu, on ne pouvait même pas dire qu’elle l’eût aperçu. L’individu artificiel, qu’elle définissait [comme] l’être moral, se balançait librement, puisqu’il était suspendu dans le vide ; et ce libéralisme, qu’on croyait suffisant à résoudre toutes les difficultés, n’en pouvait évidemment soulever aucune, puisqu’il était incapable d’aucune application pratique[16] [16] Ibid. , pp. 375-376. ... suite. ”» 15 La morale et son enseignement illustrent ainsi la fermeture et l’impasse de la philosophie dans un siècle finissant. Les deux jeunes philosophes en appellent donc, au-delà de la nécessaire création des deux chaires de Logique et de Morale, à l’émergence d’une nouvelle figure philosophique, celle du savant capable d’assumer la dimension pratique de la philosophie et son esprit critique : « car entre une science et une chaire il y a un moyen terme qui n’est pas négligeable : le savant. Pour trouver dans un ordre déterminé de connaissances philosophiques un savant capable de donner un enseignement solide et fécond, il faut que les problèmes en aient été agités, non pas seulement dans des travaux tout spéciaux, et à titre de curiosité, mais comme des questions vivantes, faisant partie intégrante de la pensée contemporaine, étroitement liées à l’ensemble de notre système intellectuel, décisive pour la marche et le progrès de l’esprit[17] [17] Ibid. , pp. 377-378. ... suite. » Une autre condition détermine pour les auteurs l’entrée dans un âge véritablement philosophique : la possibilité d’un débat permettant aux différents systèmes de se confronter les uns avec les autres et à l’esprit critique d’agir sur le cours de la philosophie. Le devoir de l’État est d’amener l’Université, dont il a la charge, à susciter ce débat dans l’ordre pratique. « En agissant de la sorte, insistent Élie Halévy et Léon Brunschvicg, il suivra simplement l’initiative de l’opinion publique qui cherche, aujourd’hui plus que jamais, dans le progrès d’une critique rationnelle, la voie de la vérité[18] [18] Ibid. , pp. 378-379. ... suite. » 16 La conclusion de cet article de 1893 fixe l’enjeu supérieur de la réflexion sur les chaires de philosophie du Collège de France et sur la place de la philosophie en France. Les deux auteurs n’aspirent pas à établir la primauté de la philosophie sur les autres disciplines. L’ambition est ailleurs. Elle est plus haute. Ils visent surtout à donner une force nouvelle aux principes qui dirigent la connaissance. L’histoire et les historiens ont pu remplir ce rôle dans le passé. Aujourd’hui, la philosophie pourrait prendre en charge un projet scientifique aussi bien que civique. L’idéal de pensée défini par la raison critique et le progrès intellectuel doit permettre de refonder la pratique des savoirs. Il doit aussi exercer une influence sur la formation de l’intelligence et de la moralité publiques. La jeunesse est en premier lieu concernée par ce grand dessein qu’Élie Halévy et Léon Brunschvicg appellent fermement de leur vœu : 17 « Nous demandons que la philosophie soit mise en situation de contribuer à ce progrès ; nous ne voulons pas prétendre qu’elle y doive présider, la prétention serait vaine autant que ridicule. Que le concours soit ouvert : à elle-même de se faire sa place. Nous ne sommes point surpris qu’à une époque où les professeurs de philosophie étaient tout à la fois les plus stériles des dogmatiques et les plus abstraits des historiens, la jeunesse ait été demander la parole de vie à d’autres, capables de lui présenter une conception de l’humanité et du progrès autrement large, philosophique et éducatrice, et que, depuis Michelet et Quinet, les historiens se soient volontiers pris pour les éducateurs attitrés de la France. Mais nous nous souvenons aussi que c’est à la philosophie de justifier la croyance à l’histoire et à l’affirmation du progrès ; car l’histoire de l’humanité est avant tout l’histoire de ses découvertes morales, et la loi du progrès est la morale elle-même. Michelet est moraliste parce qu’il est historien ; mais Fichte, parce qu’il est moraliste, est le véritable historien. Nous osons espérer que la philosophie remplira la tâche qu’elle avait un moment désertée, et qui est la sienne[19] [19] Ibid. , p. 380. ... suite ». Le passage par Spinoza 18 L’affirmation d’un devoir de la philosophie tourné vers ses propres responsabilités de progrès et de critique, mais dirigé aussi vers la connaissance de la science et le développement de la démocratie, souligne l’espoir que les deux jeunes philosophes placent en elle. La création de la RMM marque un tournant incontestable dans l’histoire de la philosophie en France. Les courants positivistes ou spiritualistes montrent leurs limites face à un projet qui revendique l’autonomie scientifique, intellectuelle et politique de la philosophie. L’inspiration kantienne apparaît évidente mais elle va au-delà puisqu’il s’agit pour les fondateurs de la revue de dépasser le kantisme. L’un des moyens de ce progrès qui aspirait à fonder une morale critique, adaptée aux enjeux politiques et sociaux du temps, fut le recours à un spinozisme fortement retravaillé, comme Spinoza lui-même le souhaitait, pour en conserver le meilleur. La naissance de la revue correspond en effet à une reconnaissance du rôle de sa pensée pour avancer dans la construction d’une philosophie pleinement morale parce qu’authentiquement métaphysique, et réciproquement. 19 La figure philosophique qui émerge dans ces années de création de la RMM est bien celle de l’auteur de L’Éthique. Ce philosophe d’ascendance juive, qui a vécu une grande partie de son existence à La Haye dans la seconde moitié du XVIIe siècle (1632-1677) et qui a gagné sa vie comme polisseur de verres de lunettes, est le modèle des jeunes gens qui ont fondé la revue. Mais l’héritage n’est pas systématiquement et nominalement revendiqué, d’autant que des philosophes relais assurent le lien avec Spinoza, comme Fichte qu’étudie particulièrement Xavier Léon[20] [20] Voir Stephan Soulié, op. cit. , pp. 67-68. Voir également... suite. Le projet philosophique défendu deux siècles auparavant traverse toute l’entreprise de la RMM, comme le démontrent l’article fondateur d’Élie Halévy et de Léon Brunschvicg, l’introduction-manifeste de 1893 ou un simple dépliant publicitaire de 1895[21] [21] « Restaurer en France l’étude de la philosophie... suite. Le contenu de la revue et ses orientations révèlent la formation spinoziste de ses jeunes créateurs et leur volonté de poursuivre l’approfondissement de sa philosophie vers la définition d’une morale, synonyme de pouvoir intellectuel sur l’ordre politique et social. 20 Une lettre d’Élie Halévy à Célestin Bouglé, écrite à l’automne 1892, montre leur capacité à discuter de la philosophie de Spinoza et à l’utiliser pour concevoir leur propre pensée. Sur la base d’une discussion très serrée sur les systèmes spinoziste et leibnizien, Élie Halévy conclut sur deux points. Sur un plan des principes, 21 « il n’y aurait donc, entre ces deux positions intenables, qu’une position à prendre : définir la philosophie, un effort, ou : une méthode pour résoudre l’être en idées. Je dis : une méthode, parce que la philosophie, ne se plaçant plus au point de vue ontologique, serait purement et simplement la méthode générale de l’esprit, la méthode dont use le savant pour constituer un système de la nature, la méthode qu’emploie le législateur pour construire un système du droit. » 22 La proposition de la philosophie comme méthode pour penser permettrait, en distinguant le sujet de sa volonté, de donner une première solution au « problème fondamental » de la conscience et, partant, de fonder l’action sur la réflexion. Sur le plan des recherches, il termine sa lettre par un conseil à Célestin Bouglé : « En attendant, lis Spinoza, et prends-le pour auteur de thèse. » Spinoza est une forme de modèle. Dans une lettre datant de la même époque, mais cette fois destinée à l’académicien Ferdinand Brunetière[22] [22] Ferdinand Brunetière enseigne également la littérature... suite et se rapportant à l’œuvre de Pascal, à « la question Pascal » écrit même Élie Halévy, le philosophe de La Haye sert ainsi de point d’observation pour juger de la pertinence philosophique de l’auteur des Pensées[23] [23] Élie Halévy dialogue à propos de projets d’édition... suite. Une autre lettre à Célestin Bouglé, un peu plus tardive, souligne le caractère d’achèvement de la pensée de Spinoza et son pouvoir d’utilisation critique[24] [24] « Pourquoi tant de mots en –isme ? pourquoi... suite. 23 La maîtrise de cette philosophie découle d’une longue éducation au spinozisme qui est une donnée essentielle de la trajectoire des jeunes fondateurs. La formation initiale des jeunes philosophes est indéniable. Dès la scolarité au lycée Condorcet, commune à de nombreux animateurs de la revue, un enseignement a été transmis par Darlu lui-même qui lui réserve une part importante de ses cours. Cette découverte originelle en détermine plusieurs à choisir Spinoza comme sujets de dissertation[25] [25] C’est le cas d’Élie Halévy qui rédige une longue... suite, de mémoire ou de thèse. C’est le cas de Léon Brunschvicg, de Frédéric Rauh et de Marcel Mauss bien que celui-ci n’ait pas fait finalement pas la thèse à laquelle il avait songé dès 1893[26] [26] Cf. Marcel Fournier, Marcel Mauss, Paris, Fayard, 1994,... suite. En 1894, le mémoire de Léon Brunschvicg, honoré par l’Académie des sciences morales et politiques, est publié en librairie. Le livre s’ouvre sur un hommage à « la liberté de l’esprit » incarnée par le philosophe en sa vie et en sa philosophie. Elles sont indissociablement liées. « Spinoza s’est consacré à la philosophie parce qu’il s’est demandé comment il devait vivre, écrit Léon Brunschvicg. Les hommes ont des genres de vie différents, chacun doit choisir le sien ; il s’agit de faire le choix le meilleur, et c’est là le problème que Spinoza s’est proposé de résoudre[27] [27] Léon Brunschvicg, Spinoza [1894], réédition in Spinoza... suite. » 24 Cette proposition d’une grande simplicité explique pourquoi les jeunes philosophes de la RMM, guidés en cela par Alphonse Darlu, se sont tournés vers Spinoza. Eux aussi avaient à faire un choix qui les engagerait pour la vie s’ils parvenaient à donner du sens au monde et à leurs existences. Le principe de vérité conçu par Spinoza pouvait les y aider beaucoup. Au fils d’un ami qui venait de se convertir au catholicisme et qui lui écrivait une lettre moitié de reproches, moitié d’exhortations, lui enjoignant notamment de dire comment il savait que sa philosophie était supérieure aux autres philosophies, Spinoza répondit qu’il sait qu’il la comprend et qu’elle est vraie. Évoquant cette correspondance, Léon Brunschvicg commenta ainsi l’affirmation du philosophe : 25 « L’homme vit non pas exactement pour lui-même, mais pour quelque chose qui est en lui et qu’il aime plus que tout ; Spinoza aimait la vérité, et c’est pourquoi il disait : “ Je laisse chacun vivre à son gré ; que ceux qui ont envie aillent se faire tuer pour leur bien, pourvu qu’il me soit permis de vivre pour la vérité. ” Or la vérité qu’il aimait, c’était la vérité parfaite, la vérité totale, qui est dans la raison. Cette vérité-là ne peut s’acquérir que par la philosophie[28] [28] Ibid. , pp. 232-233. ... suite. » 26 En 1900, c’est au tour d’Émile Chartier de publier le manuscrit d’un Spinoza qu’il écrivit sous l’influence de Jules Lagneau, son ancien professeur de philosophie, mort cinq ans plus tôt. À la manière de Léon Brunschvicg, il rend hommage au philosophe des « idées claires[29] [29] Cette expression évoque celle de Charles Péguy se souvenant... suite » : 27 « La puissance de ces dernières, “ sans toutefois détruire les passions, peut du moins sauver des passions tout ce qui, en elles, vient de nous, c’est-à-dire tout ce qui est vraiment action. Toute idée claire que nous formons diminue notre esclavage et augmente notre liberté. […] Il y a donc une nature humaine réellement commune à tous les hommes, et qui est la Raison même. Et c’est pourquoi il n’y a rien au monde qui soit utile à un homme raisonnable qu’un homme raisonnable. […] Tout homme raisonnable s’efforcera donc nécessairement de faire que les autres hommes soient raisonnables. Ainsi, de quelque façon qu’on la considère, la Raison ne peut jamais diviser les hommes, mais au contraire elle les unit. Partout où il y a un homme raisonnable, là est déjà le germe de la cité heureuse[30] [30] Alain, Spinoza [1900], Paris, Gallimard, coll. « Tel »,... suite. » 28 Dans le bref chapitre introductif sur « la vie et les œuvres de Spinoza », Émile Chartier rappelle que le philosophe refusa toute situation qui pourrait réduire sa liberté et donc entraver sa capacité à agir selon la raison et rechercher la vérité. « Nous savons aussi, ajoute-t-il, notamment par son Traité théologico-politique, qu’il était profondément attaché à la République, et qu’il mettait la liberté de conscience et la liberté politique au nombre des biens les plus précieux[31] [31] Ibid. , p. 26. ... suite. » À lire le futur Alain qui ne cessera de rendre hommage à Spinoza tout au long de sa vie et de ses écrits, on comprend le rôle que le philosophe joue auprès des jeunes gens de la revue. Il est celui qui unit en lui la philosophie la plus exigeante et la conscience politique la plus forte. Ce n’est donc pas sans raison que la RMM devient un véritable laboratoire des études spinozistes. Un laboratoire du spinozisme 29 L’ouvrage d’Émile Chartier a pour origines directes un article que celui-ci avait fait paraître un an plus tôt dans la revue, sous l’intitulé « Valeurs morales de la joie d’après Spinoza »[32] [32] Pour les références exactes des articles cités, nous... suite. Le mémoire de Léon Brunschvicg s’articule lui aussi sur un article de 1893, « La logique de Spinoza », et ceux qui suivront formeront le volume Spinoza et ses contemporains publié en 1923[33] [33] En 1905, 1906 et 1907, paraissent trois articles intitulés... suite. Le germaniste et protestant Charles Andler, qui s’orientera ensuite, comme Élie Halévy, vers l’histoire, consacre en 1895 une note critique aux « quelques livres nouveaux sur le spinozisme », dont ceux de Léon Brunschvicg et de Victor Delbos, ce dernier ayant lui aussi confié à la revue, deux ans plus tôt, un article sur « Le problème moral dans la philosophie de Spinoza »[34] [34] Victor Delbos publie également « La notion de substance... suite. Dès 1896, Victor Brochard collabore à la revue pour la philosophie de Spinoza[35] [35] « Le Traité des passions de Descartes et l’Éthique... suite, et Émile Boutroux lui-même expose en 1924 la « doctrine de Spinoza sur la liberté ». À ces textes s’ajoutent ceux qui s’inscrivent dans la philosophie de Spinoza sans faire nécessairement l’exégèse de cette filiation. Alphonse Darlu, Élie Halévy ou Xavier Léon, mais aussi des philosophes plus moralistes comme Émile Chartier, Frédéric Rauh ou Gabriel Séailles, sont clairement spinozistes. Ils le resteront. Les Propos d’Alain du 28 février 1922 rendent hommage au philosophe qui a été célébré « ces jours passés » : « il n’y eut peut-être jamais de républicain si décidé que ce profond penseur ; et il est beau et rare de voir qu’une grande âme refuse tout pouvoir et s’en tienne à la justice[36] [36] Ce Propos a été publié dans l’édition du Spinoza de... suite. » 30 Le travail sur Spinoza ne s’arrête pas après la disparition de la génération fondatrice de la RMM à laquelle un hommage sera précisément rendu en ces termes[37] [37] Cf. R. -G. Lacombe, « Hommage des amis de Spinoza à... suite. La revue conserva une tradition qui exprimait son identité, les temps contemporains ne faisant pas exception même si le projet intellectuel, social et politique s’est beaucoup réduit. Gilles Deleuze, qui reconnaissait en Spinoza le « prince des philosophes[38] [38] Voir notamment le texte de la conférence de 1977 au Centre... suite », a collaboré avec la revue dans les années soixante, comme Jean Cavaillès trente ans plus tôt, lui aussi éminent spinoziste, lui aussi résistant exemplaire devant les tyrannies[39] [39] Cf. Alya Aglan et Jean-Pierre Azéma (dir. ), Jean Cavaillès... suite. Avec Raymond Aron et Albert Lautman, il est même de ceux auxquels songent Élie Halévy et Dominique Parodi pour en prendre la direction[40] [40] Voir Nicole Racine, « Les années d’apprentissage »,... suite. Longtemps après son assassinat par les Allemands au début de l’année 1944, Georges Canguilhem, compagnon de résistance de Jean Cavaillès, lui rendra hommage en établissant, sous le signe de Spinoza, le lien entre la résistance et la philosophie[41] [41] Georges Canguilhem, « Inauguration de l’amphithéâtre... suite. La question de la philosophie posée par l’héritage spinoziste se maintient après la guerre. Si elle se déplace en direction de l’enjeu progressivement révélé de l’héritage husserlien, l’inspiration demeure la même. Il s’agit de défendre l’autonomie et la souveraineté de la philosophie, y compris dans les domaines pratiques de la vie sociale et politique. C’est, en d’autres termes, ce que dit Husserl en parlant de la « tâche actuelle de la philosophie[42] [42] Le n° 3 de la RMM pour l’année 1993 a publié... suite ». Ce pouvoir de la philosophie sur la société et sur la sociologie qui l’étudie a du reste clairement retenu l’attention des concepteurs du numéro du centenaire[43] [43] Outre l’article de Christophe Prochasson et le travail... suite. 31 Dès la naissance de la revue, le réseau des collaborateurs et les multiples fils tendus vers la pensée de Spinoza ont défini son sens philosophique. Elle y trouve aussi la démonstration que le choix de la philosophie pure n’équivaut pas à une retraite du monde mais au contraire à une nouvelle responsabilité intellectuelle, sociale et politique. Deux événements rapprochés représentent alors pour la RMM une confirmation de ce pouvoir de la philosophie à unir la pensée philosophique et l’engagement civique. Il s’agit même d’une seconde et d’une troisième naissance de la revue. Deux ans après sa création, en 1895, apparaît, comme on l’a déjà mentionné, la rubrique des « Questions pratiques »[44] [44] Nous renvoyons tout spécialement à l’article de Stephan... suite. Elle permet aux fondateurs de la revue d’assumer la question sociale sans verser dans le moralisme décrié de l’Union pour l’action morale, tout en conservant en d’autres termes à la philosophie sa faculté d’éclairer le présent et d’être une critique. En mars 1898, la rubrique accueille un article de Paul Lapie sur « La justice pénale » portant sur l’affaire Dreyfus et le tout récent procès Zola. Analysant le système judiciaire français, il développe les raisons de fond qui rendent la révision inévitable. Presque au même moment, Xavier Léon écrit dans sa correspondance que « travailler aux choses éternelles et en particulier à la Revue c’était travailler à la révision[45] [45] Lettre de Xavier Léon, s. d. [février 1898] cité par... suite ». Avec cette première étude, la revue entre dans l’Affaire au moment où elle a réalisé son objectif philosophique et intellectuel[46] [46] Voir la très belle lettre d’Élie Halévy à Xavier Léon,... suite. Il lui manque encore la dimension politique. L’Affaire le lui donnera. Elle sera sa troisième naissance. L’analyse de Paul Lapie traduit son engagement dreyfusard avant qu’Alphonse Darlu ne s’exprime solennellement trois mois plus tard. 32 Dans un article de mai 1898 également paru dans les « Questions pratiques », le maître à penser des jeunes philosophes de la RMM répond au discours antidreyfusard de Ferdinand Brunetière qui contestait aux savants le droit à l’engagement civique et à la défense de la vérité. L’introduction qu’il donnera quelques mois plus tard pour l’édition en librairie montre la cohérence des trois fondations de la revue, successivement en 1893, 1895, 1898[47] [47] « On se plaint, et nous nous plaignons nous-mêmes,... suite. Il est significatif de constater alors que Darlu propose un argumentaire très inspiré de la philosophie de Spinoza sans ressentir pour autant le besoin d’expliciter un lien qui est l’expression même du devenir spinoziste, comme le montrera, longtemps après, Gilles Deleuze. 33 « Ce qui fait, plus que toute autre chose, la force des sociétés, c’est la force morale des individus. Et ce qui fait la force des individus, ce qui est la moelle de leur être moral, c’est l’énergie intérieure de leur conscience. […] Les plus grands intérêts de la société ne sauraient prévaloir contre la nature des choses qui veut que l’esprit n’existe que pensé par un esprit individuel. La société peut imposer le silence à l’esprit de l’individu, elle ne peut le faire penser. Elle peut faire répéter à tous les mêmes paroles ; elle ne peut en entretenir le sens, qui s’abolit dès qu’il cesse de jaillir de la foi intérieure. Nul n’entend la vérité qu’en lui-même. Nul ne la connaît, s’il ne la découvre avec un visage nouveau. Il est permis de commenter ainsi la parole sacrée : “ L’esprit de Dieu est là seulement où est la liberté. ” Ces lois de la vie spirituelle sont si éclatantes que notre foi philosophique est bien tranquille[48] [48] Ibid. ... suite. » 34 La philosophie de Spinoza est la clef qui permet de comprendre l’entreprise philosophique de la Revue de métaphysique et de morale autant que la capacité d’engagement des philosophes qui en sont à l’origine. La volonté de défendre l’ordre intellectuel dans le gouvernement de la cité se conçoit d’autant mieux lorsque la philosophie a pu définir sa valeur et son autonomie. Il est possible alors de penser comme Spinoza qui écrivait, quelques mois avant sa mort que « nul […] ne saurait aliéner sa liberté de juger ni de penser ce qu’il veut, et tout individu, en vertu d’un droit supérieur de nature, reste maître de sa réflexion. […] Une autorité politique exercerait donc un règne d’une violence extrême, si elle refusait à l’individu le droit de penser, puis d’enseigner ce qu’il pense[49] [49] Baruch Spinoza, Autorités théologique et politique. Œuvres... suite. » L’intellectuel démocratique 35 Découvrant les noms des premiers signataires de protestations lancées dans L’Aurore et dans Le Siècle à partir des 14 et 15 janvier 1898, Georges Clemenceau utilise pour la première fois le substantif d’intellectuels dans un sens politique. Des hommes qui n’appartiennent pas à la sphère politique professionnelle et que définit une faculté intellectuelle contribuent au mouvement démocratique : 36 « N’est-ce pas un signe, tous ces intellectuels, venus de tous les coins de l’horizon, qui se groupent sur une idée et qui s’y tiennent inébranlables ?, écrit le rédacteur en chef de L’Aurore. Sans les menaces qu’on a répandues dans tous les établissements d’instruction publique, combien seraient venus qui n’osent manifester le trouble de leur conscience ! […] Pour moi, j’y voudrais voir l’origine d’un mouvement d’opinion au-dessus de tous les intérêts divers, et c’est dans cette pacifique révolte de l’esprit français que je mettrais, à l’heure où tout nous manque, mes espérances d’avenir[50] [50] Georges Clemenceau, « À la dérive », L’Aurore,... suite. » 37 Revenant sur la participation d’un certain nombre de ces mêmes intellectuels au procès intenté à Émile Zola en février 1898, Émile Durkheim justifie pour sa part leur engagement en évoquant « un problème de morale pratique » qu’il s’agit alors de résoudre : 38 « […] quand on vient sommer certains hommes de se rallier à un sentiment qui n’est pas le leur, il ne suffit pas, pour les convaincre, de leur rappeler ce lieu commun de rhétorique banale que la société n’est pas possible sans sacrifices mutuels et sans un certain esprit de subordination; il faut encore justifier dans l’espèce la docilité qu’on leur demande, en leur démontrant leur incompétence. Que si, au contraire, il s’agit d’une de ces questions qui ressortissent, par définition, au jugement commun, une pareille abdication est contraire à toute raison et, par conséquent, au devoir. Or, pour savoir s’il peut être permis à un tribunal de condamner un accusé sans avoir entendu sa défense, il n’est pas besoin de lumières spéciales. C’est un problème de morale pratique pour lequel tout homme de bon sens est compétent et dont nul ne doit se désintéresser. Si donc, dans ces temps derniers, un certain nombre d’artistes, mais surtout de savants, ont cru devoir refuser leur assentiment à un jugement dont la légalité leur paraissait suspecte, ce n’est pas que, en leur qualité de chimistes ou de philologues, de philosophes ou d’historiens, ils s’attribuent je ne sais quels privilèges spéciaux et comme un droit éminent de contrôle sur la chose jugée. Mais c’est que, étant hommes, ils entendent exercer tout leur droit d’hommes et retenir par devers eux une affaire qui relève de la seule raison. Il est vrai qu’ils se sont montrés plus jaloux de ce droit que le reste de la société ; mais c’est simplement que, par suite de leurs habitudes professionnelles, il leur tient plus à cœur. Accoutumés par la pratique de la méthode scientifique à réserver leur jugement tant qu’ils ne se sentent pas éclairés, il est naturel qu’ils cèdent moins facilement aux entraînements de la foule et au prestige de l’autorité[51] [51] Émile Durkheim, « L’individualisme et les intellectuels »... suite. » 39 Ces deux définitions inaugurales de la catégorie des intellectuels insistent sur la vocation du savoir à éclairer la conscience individuelle aux fins de changer la société, ou du moins de repousser la violence politique ou sociale. Cette notion de savoir entraînant l’engagement peut prendre la forme de la fidélité à une idée, comme pour Georges Clemenceau, ou celle d’habitudes professionnelles, comme pour Émile Durkheim. Ces formulations définissent en tout cas un pouvoir intellectuel fondé sur une raison critique et débouchant sur un principe moral. La conception spinoziste de l’engagement est validée objectivement par cet événement. Le fait que les principaux animateurs et collaborateurs de la RMM, et la revue elle-même à travers les articles de Paul Lapie et d’Alphonse Darlu, aient manifesté leur dreyfusisme[52] [52] Sur ces engagements, nous renvoyons aux articles de Christophe... suite accroît la valeur de cette analyse. Mais la preuve la plus forte de la reconnaissance de la fonction politique du spinozisme est fournie par Léon Brunschvicg dans son mémoire publié en 1894. Il y montre comment Spinoza met en conformité ses actes dans la cité avec sa philosophie de la liberté. 40 Deux attitudes intéressent particulièrement le jeune philosophe. Il s’agit en premier lieu de ce que Spinoza décida de faire de sa philosophie. Il avait noué une relation d’amitié avec Jean de Witt, « l’homme qui faisait alors le plus d’honneur à la Hollande ». Léon Brunschvicg raconte comment le philosophe choisit d’écrire le Traité de Théologie et de Politique pour soutenir l’action du grand pensionnaire de Hollande : 41 Celui-ci « aimait à consulter Spinoza, non seulement sur le calcul des probabilités qu’il faisait servir à l’institution des assurances sur la vie, mais aussi sur les événements politiques dont le philosophe savait, au témoignage de Kortholt, prévoir les conséquences avec beaucoup de perspicacité. Spinoza, d’autre part, n’avait pas voulu que sa science et philosophie demeurassent inutiles pour la cause de la liberté politique et de la liberté religieuse que les Witt servaient contre le parti chauvin et orthodoxe de la maison d’Orange. Fort de l’appui du grand pensionnaire, au lendemain de l’emprisonnement et de la mort d’Adriaan Koerbagh, il publia le Traité de Théologie et de Politique. Ce n’est pas seulement une revendication des droits de la pensée et de la critique, le premier monument de l’exégèse rationnelle ; c’est aussi l’effort le plus profond pour assurer la paix religieuse entre les hommes, en la fondant sur une conception toute spirituelle de Dieu. Le sanctuaire du vrai Dieu, ce ne sont, dit Spinoza, ni les pages altérées des livres d’autrefois, ni les chênes des forêts, ni les entrailles des victimes ; c’est ce qu’il y a de plus noble dans la nature, l’esprit de l’homme qui a conçu l’idée de Dieu, c’est là qu’est le temple où la vérité se révèle éternellement[53] [53] Léon Brunschvicg, Spinoza et ses contemporains, op. cit. ,... suite. » 42 Ce que Spinoza décida de faire de sa vie intéresse aussi Léon Brunschvicg écrivant en 1891. Le philosophe s’opposa en effet à l’intolérance fanatique comme à la barbarie politique. Contre la première, qui menace la publication de son Éthique, il défend le principe de l’association, la communauté des hommes libres, fondée sur l’amitié et l’amour de la vérité : 43 « À Guillaume de Blyenbergh, marchand de Dordrecht, qui lui demandait des éclaircissements sur sa philosophie religieuse et qui plus tard devait se distinguer entre tous ses adversaires par la vivacité et la grossièreté de ses attaques, Spinoza écrivait : “ Parmi les choses qui sont hors de mon pouvoir, aucune ne m’est plus précieuse que l’amitié conclue avec les hommes qui aiment sincèrement la vérité, car je crois qu’il n’y a rien, de ce qui ne dépend pas de nous dans le monde, que nous ne puissions aimer d’un amour plus tranquille que ces hommes-là, car il est aussi impossible de dissoudre leur amour mutuel qui repose sur la possession de la vérité, que de refuser de reconnaître la vérité une fois qu’on l’a conçue. En outre, c’est le plus fort et le plus reconnaissant des amours qui se rencontrent les choses soustraites à notre influence : car seule la vérité est capable d’unir profondément des sentiments divers et des âmes diverses. ” L’amitié, pour Spinoza, finit Léon Brunschvicg, était avant tout l’engagement de recherche en commun de la vérité commune à tous[54] [54] Ibid. , pp. 222-223. ... suite. » 44 Contre la violence politique qu’il considère comme le dernier stade de la barbarie, Spinoza franchit le pas qui le sépare de l’engagement politique. « Ce ne furent pas les injures des théologiens orthodoxes et les plaintes des Synodes qui devaient lui être sensibles ; ce fut le coup qui fut porté à ses espérances politiques, à son affection et à son admiration par le crime du 20 août 1672. En apprenant la mort de Jean de Witt, Spinoza pleura ; il voulut aussi agir, dire la vérité au peuple ; il était prêt “ à sortir pour afficher proche du lieu [des massacres] un papier où il y avait : ultimi barbarorum. Mais son hôte lui avait fermé la maison pour l’empêcher de sortir, car il se serait exposé à être déchiré ”[55] [55] Ibid. , p. 228. En 1980, dans le cadre d’une conférence... suite. » 45 Spinoza revint alors une dernière fois vers la philosophie. « Il s’était relevé lui-même ; il avait désormais à relever les autres. Il orienta son travail vers l’éducation politique de ce même peuple que le fanatisme autocratique de Louis XIV menaçait du dehors, que le fanatisme démagogique des Orangistes comprimait au dedans. Les œuvres entreprises par Spinoza après l’achèvement de l’Éthique, et que la mort devait brusquement interrompre, révèlent un plan d’application immédiate à la culture hollandaise. D’une part, assurer la base rationnelle qui convient au développement de l’esprit. […] D’autre part, en matière de foi, donner au jugement l’assise d’une connaissance exacte. » 46 « Enfin, et mettant à profit l’expérience si chèrement achetée par la mort des Witt, il avait essayé dans le Traité resté inachevé sur la Politique de tirer au clair les lois de la vie publique. Il ne se contente plus de démontrer, comme dans le Traité de Théologie et de Politique, que la liberté de penser est une condition nécessaire pour la sécurité et la paix de l’État, il descend maintenant jusqu’aux plus minutieux détails de l’organisation politique, afin de fixer les limites de l’autorité suprême et de régler le mécanisme des constitutions. Il désire avant tout faire une œuvre utile et qui soit pratique. […] Entre l’utopie [des philosophes] et le machiavélisme [des hommes politiques], il y a un parti à prendre : c’est de songer que les hommes ne sont ni des esprits infaillibles, ni des bêtes malfaisantes, et d’écrire pour les hommes. C’est pourquoi Spinoza ne veut pas étonner par l’originalité et la nouveauté de ses théories ; il ne veut pas imposer à la société des lois qu’il tire de son imagination ou de ses passions ; il prend dans la réalité même, dans l’histoire, les formes de gouvernement qui s’y présentent, et il se demande comment chacune d’elles pourra, tout en demeurant fidèle à son principe particulier, concilier dans une juste harmonie la stabilité du pouvoir avec la sécurité et le bonheur même des citoyens, résister aux éléments de dissolution qui sont à l’intérieur de tout état, et prévenir l’hostilité des gouvernés, plus dangereuse souvent que celle des étrangers[56] [56] Ibid. , pp. 230-231. ... suite. » 47 « C’est au moment où Spinoza abordait l’étude de la démocratie, qu’il considérait comme l’expression la plus naturelle et la plus rationnelle à la fois de la société humaine, que la mort l’arrêta, conclut Léon Brunschvicg. Ce qui reste de l’ouvrage suffit pourtant pour en marquer le caractère essentiel, qui est l’entier désintéressement de la pensée, l’effort pour écarter les opinions particulières et l’esprit de parti, pour faire de la politique un enchaînement de théorèmes objectifs, une pièce dans le système de la vérité universelle. » 48 « Le secret de la vie de Spinoza, insiste le philosophe français, est donc bien dans la conception tout intérieure, tout universelle de la vérité par laquelle l’homme, franchissant les bornes de son individualité, s’approfondit jusqu’à rejoindre la racine de tout être[57] [57] Ibid. , pp. 231-232. ... suite. » Léon Brunschvicg a reconnu dans le Juif qui fut excommunié parce que philosophe, dans le citoyen qui fut censuré parce que républicain, l’homme libéré des mythes et l’individu devenu universel. Spinoza a représenté l’une des premières figures de l’intellectuel démocratique. Mais le plus important demeure que cette figure fut reconnue à la fin du XIXe siècle par de jeunes philosophes juifs qui allaient vivre et penser eux aussi la nécessité de résister à l’intolérance fanatique et à la violence politique. Cette reconnaissance est essentielle. Elle fixe pour le siècle qui s’ouvre, et qui correspondra aux barbaries les plus extrêmes, le pouvoir du savoir capable d’ériger un ordre moral fondé sur la vérité, la liberté et la justice. Elle prend place dans une expérience philosophique majeure dont on n’a pas fini de faire l’histoire. Tirant le bilan de cinq premières années de la Revue de métaphysique et de morale, Élie Halévy donnait la clef du pouvoir philosophique opposé à la venue des tyrannies : 49 « C’est un miracle que nous vivions encore, comme c’était par un miracle d’attention constante que le feu des vestales était entretenu, comme c’est un miracle que la civilisation persiste dans une humanité naturellement barbare, que la vie persiste dans un univers matériel, et ainsi de suite. Il faut donc veiller sans cesse, et nous veillerons[58] [58] Lettre d’Élie Halévy à Xavier Léon, 20 mars 1898,... suite. » Léon Brunschvicg et Élie Halévy à Sucy, 1895 Léon Brunschvicg et Élie Halévy à Sucy, 1895 50 ◆ Notes[ 1] Jean-Louis Fabiani, Christophe Prochasson, « Philosopher au XXe siècle : Xavier Léon et l’invention du “ système R2M ” (1891-1902) », Revue de métaphysique et de morale, numéro spécial du centenaire, janvier-juin 1993, pp. 109-140, et Stephan Soulié, « La Revue de métaphysique et de morale, 1893-1906. Critique philosophique et philosophie morale en République », Jean Jaurès cahiers trimestriels, n° 146, pp. 45-73. [ 2] Nous nous permettons de renvoyer à notre contribution au colloque organisé par l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines sur « Images et représentations des Juifs (1848-1939) » (21-23 novembre 2002) : « La “ question juive ” chez les intellectuels juifs dreyfusards » (actes à paraître). [ 3] En tout cas pour les deux premiers. La première réaction de Xavier Léon, note Christophe Prochasson qui s’appuie sur sa correspondance, se rattache au comportement d’une partie non négligeable de la bourgeoisie juive intégrée (op. cit., p. 127), comme Léon Blum le soulignera en 1935 (Léon Blum, Souvenirs sur l’Affaire [1935], préface de Pascal Ory, Paris, Gallimard-Folio, 1981, pp. 42-44). [ 4] Cf. Edmond Husserl, « La crise de l’humanité européenne et la philosophie », conférence de Vienne, 7 et 10 mai 1935, dans La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale [1975], Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1989, pp. 347-383. [ 5] Op. cit. [ 6] Élie Halévy, Correspondance 1891-1937, textes réunis et présentés par Henriette Guy-Loë et annotés par Monique Canto-Sperber, Vincent Duclert et Henriette Guy-Loë, préface de François Furet, Paris, Bernard de Fallois, 1996. Perrine Simon-Nahum, « Xavier Léon/Élie Halévy. Correspondance (1891-1898) », dans RMM, numéro spécial du centenaire, op. cit., pp. 3-58. Xavier Léon est le « secrétaire de rédaction » en titre de la revue, et le directeur de fait. Élie Halévy est son plus proche et son plus fidèle conseiller. [ 7] C’est en 1892 que lui-même et Léon Brunschvicg s’échangent ainsi leurs agendas respectifs, le second poursuivant le dialogue, par-delà la mort d’Élie Halévy, en 1942 (Léon Brunschvicg, Agenda retrouvé. 1892 et 1942, introduction par Jean Wahl, Paris, Les Éditions de Minuit, 1948). [ 8] Cf. Christophe Prochasson, op. cit., p. 113. Stephan Soulié, op. cit., p. 50 [ 9] L’introduction-manifeste, non signée mais provenant d’Alphonse Darlu, qui ouvre le premier numéro de 1893 (p. 4) évoque une revue lancée par des « jeunes gens ». Émile Chartier, dans une lettre du 23 octobre 1892 adressée à Élie Halévy, parlera d’une « Revue de jeunes » (Correspondance avec Élie et Florence Halévy, Paris, Gallimard, 1958, p. 29). [ 10] Christophe Prochasson, op. cit., p. 110. [ 11] Sur cette création, voir en priorité l’article de Stephan Soulié, op. cit., pp. 60 et suiv. [ 12] Lettre d’Élie Halévy à Xavier Léon, début avril 1893, in Correspondance…, op. cit., p. 139. [ 13] Ou « psychologisant », ce qui revient au même. [ 14] [Léon Brunschvicg et Élie Halévy], « Enseignement. La philosophie au Collège de France », Revue de métaphysique et de morale, pp. 369-381, ici pp. 373-374. [ 15] Ibid., pp. 374-375. [ 16] Ibid., pp. 375-376. [ 17] Ibid., pp. 377-378. [ 18] Ibid., pp. 378-379. [ 19] Ibid., p. 380. [ 20] Voir Stephan Soulié, op. cit., pp. 67-68. Voir également la lettre d’Élie Halévy à Xavier Léon, 13 février 1893, in Correspondance…, op. cit., p. 124. [ 21] « Restaurer en France l’étude de la philosophie conçue dans son unité, comme la discipline supérieure de la connaissance et de l’action. L’idée même d’une telle discipline avait été oblitérée par suite des progrès de l’esprit positiviste qui démembre la philosophie en sciences spéciales, presque les plus spéciales de toutes, et pourtant les plus étrangères à la pensée spéculative. » (cité par Christophe Prochasson, op. cit., p. 118). [ 22] Ferdinand Brunetière enseigne également la littérature française à l’École normale supérieure. [ 23] Élie Halévy dialogue à propos de projets d’édition de l’œuvre de Pascal et des choix de Louis Havet : « Vous reprochez au commentaire de Havet d’être voltairien ; si par voltairien vous entendez rationaliste, nous sommes, je pense, tous rationalistes ; et, lorsque nous travaillons, non plus à une étude sur Pascal, mais à une édition de toutes ses œuvres, comment ne pas être choqué par la complète ignorance de Pascal en matière d’exégèse, par la pleine et entière acceptation du Miracle de la Sainte Épine, par ce qui, philosophiquement, dans toute apologie du Christianisme, est vice logique et insincérité morale ? Et comment omettre tout cela ? Il faut bien reconnaître que Pascal n’a pas été un Spinoza (nous soulignons), mais un monstre aussi intéressant, mais aussi effrayant, à un certain point de vue, que peut l’être par exemple, un Baudelaire. » (Lettre d’Élie Halévy à Ferdinand Brunetière, 12 novembre 1892, dans Correspondance…, op. cit., p. 91). [ 24] « Pourquoi tant de mots en –isme ? pourquoi pas l’“ humanisme ” ? Descartes et Spinoza ne donnaient pas de noms à leurs philosophies ? » (lettre d’Élie Halévy à Célestin Bouglé, 8 janvier 1903, dans Correspondance…, op. cit., p. 331. [ 25] C’est le cas d’Élie Halévy qui rédige une longue dissertation sur Spinoza en cours de licence de philosophie. [ 26] Cf. Marcel Fournier, Marcel Mauss, Paris, Fayard, 1994, p. 71. Marcel Mauss a été éduqué à la philosophie de Spinoza par son oncle Émile Durkheim au cours de sa préparation du concours de l’École normale supérieure (ibid., pp. 64 et suiv.) [ 27] Léon Brunschvicg, Spinoza [1894], réédition in Spinoza et ses contemporains, Paris, Félix Alcan, coll. « Bibliothèque de philosophie contemporaine », 1923, p. 1. [ 28] Ibid., pp. 232-233. [ 29] Cette expression évoque celle de Charles Péguy se souvenant en 1905 d’un « Jaurès des brumes claires dorées des commencements de l’automne » (« Courrier de Russie », dans Œuvres en prose complète, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1988, p. 79). [ 30] Alain, Spinoza [1900], Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1996, pp. 94-96. [ 31] Ibid., p. 26. [ 32] Pour les références exactes des articles cités, nous renvoyons aux Tables 1893-1992 publiées dans le numéro du centenaire (op. cit., pp. 193-270). [ 33] En 1905, 1906 et 1907, paraissent trois articles intitulés justement « Spinoza et ses contemporains ». L’ouvrage de 1925 intégrera des articles venus d’autres revues de philosophie. [ 34] Victor Delbos publie également « La notion de substance et la notion de Dieu chez Spinoza » en 1908. [ 35] « Le Traité des passions de Descartes et l’Éthique de Spinoza » (1896), « L’éternité des âmes dans la philosophie de Spinoza » (1901), « Le Dieu de Spinoza » (1908). [ 36] Ce Propos a été publié dans l’édition du Spinoza de 1996 (op. cit., p. 130). [ 37] Cf. R.-G. Lacombe, « Hommage des amis de Spinoza à Léon Brunschvicg », 1945. [ 38] Voir notamment le texte de la conférence de 1977 au Centre de synthèse historique publié en 1981 dans Spinoza philosophie pratique aux éditions de Minuit. [ 39] Cf. Alya Aglan et Jean-Pierre Azéma (dir.), Jean Cavaillès résistant ou la Pensée en actes, Paris, Flammarion, 2002. [ 40] Voir Nicole Racine, « Les années d’apprentissage », ibid., p. 70. Cette information est confirmée par Henriette Guy-Loë, nièce d’Élie Halévy, éditrice de sa correspondance (op. cit.). [ 41] Georges Canguilhem, « Inauguration de l’amphithéâtre Jean Cavaillès à la nouvelle Faculté des lettres de Strasbourg (9 mai 1967) », in Vie et mort de Georges Canguilhem, Paris, Allia, 1996, p. 22 et suiv. Voir également l’hommage de Jacques Bouveresse qui poursuit un même dialogue avec l’héritage de Spinoza : préface à Gabrielle Ferrières, Jean Cavaillès. Un philosophe dans la guerre 1903-1944, Paris, Éditions du Félin, coll. « Résistance Liberté-Mémoire », 2003, pp. 15-30. [ 42] Le n° 3 de la RMM pour l’année 1993 a publié une nouvelle traduction de la conférence prononcée par Edmond Husserl au VIIIe Congrès international de philosophie à Prague en 1934, « La tâche actuelle de la philosophie », pp. 291-329. [ 43] Outre l’article de Christophe Prochasson et le travail d’édition de la correspondance Xavier Léon/Élie Halévy déjà cités, signalons l’étude de Jean-Louis Fabiani allant dans le sens de cette problématique : « Métaphysique, morale, sociologie : Durkheim et le retour à la philosophie » (pp. 175-191). Ce qui apparaît en revanche assez contradictoire, c’est l’absence, dans ce numéro, d’articles véritablement philosophiques. [ 44] Nous renvoyons tout spécialement à l’article de Stephan Soulié (op. cit.). [ 45] Lettre de Xavier Léon, s. d. [février 1898] cité par Stephan Soulié (ibid., p. 64). [ 46] Voir la très belle lettre d’Élie Halévy à Xavier Léon, 20 mars 1898, Correspondance…, op. cit., pp. 237-238. [ 47] « On se plaint, et nous nous plaignons nous-mêmes, que l’opinion publique est plus flottante et plus mobile que jamais, et prête, par suite, à tous les égarements. Ce serait sans doute un grand bien si la philosophie prenait ou reprenait sa part dans la direction morale des esprits. Les jeunes gens qui ont fondé, voilà cinq ans passés, la Revue de métaphysique et de morale se sont proposés de revendiquer ce droit de la philosophie et de faire sentir son influence, autant qu’il serait en eux jusque dans le domaine des questions pratiques. Nous voudrions les y aider. Il nous est permis de nous souvenir encore de leur programme [..] : « [..] entre le positivisme courant qui s’arrête aux faits, et le mysticisme qui conduit aux superstitions, la lumière de la raison est toujours bien faible et bien vacillante. Il n’est peut-être pas possible qu’elle éclaire le travail de la foule humaine; mais que du moins ceux en qui elle brûle silencieusement, comme la lampe des soirs laborieux, se rapprochent, qu’ensemble ils en avivent la flamme, qu’ils essaient de la faire briller sur des hauteurs visibles à tous les regards qui voudront s’y diriger. » (Alphonse Darlu, « De M. Brunetière et de l’individualisme. À propos de l’article “ Après le procès ” [mai 1898] », réédité dans M. Brunetière et l’individualisme, Paris, Armand Colin, 1898, pp. III.-IV). [ 48] Ibid. [ 49] Baruch Spinoza, Autorités théologique et politique. Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1962, p. 898. [ 50] Georges Clemenceau, « À la dérive », L’Aurore, 23 janvier 1898, republié dans Georges Clemenceau, L’affaire Dreyfus. L’iniquité, introduction de Michel Drouin, Paris, Mémoire du livre, 2001, p. 217. [ 51] Émile Durkheim, « L’individualisme et les intellectuels » [Revue bleue, juillet 1898], réédité à Paris, Milles et une nuits, 2002, pp. 18-19. [ 52] Sur ces engagements, nous renvoyons aux articles de Christophe Prochasson et de Stephan Soulié, ainsi qu’à deux de nos articles sur Élie Halévy, « Élie et Daniel Halévy dans l’affaire Dreyfus. Le savant, le poète et le politique », Entre le théâtre et l’histoire. La famille Halévy (1760-1960) (sous la direction d’Henri Loyrette), Paris, Fayard-Réunion de Musées nationaux, 1996, pp. 220-235, et « Élie Halévy e l’affaire Dreyfus. Alle origini dell’intellettuale democratico » [traduit du français par Giovanna Mirabile] in Elie Halévy e l’era delle tirannie, a cura di Mauriio Griffo e Gaetano Quagliariello, Soveria Mannelli, Rubbetino Editore, 2001, pp. 101-141. [ 53] Léon Brunschvicg, Spinoza et ses contemporains, op. cit., pp. 226-227. [ 54] Ibid., pp. 222-223. [ 55] Ibid., p. 228. En 1980, dans le cadre d’une conférence donnée en Sorbonne sous l’égide du Mouvement universel pour la responsabilité scientifique (MURS), Georges Canguilhem s’est longuement arrêté sur le sens qu’il convenait de donner à cette décision du philosophe de sortir dans la rue : « En somme, cette philosophie qui réfute et refuse les fondements de la philosophie cartésienne, le cogito, la liberté en Dieu et en l’homme, cette philosophie sans sujet, plusieurs fois assimilée à un système matérialiste, cette philosophie vécue par le philosophe qui l’a pensée a imprimé à son auteur le ressort nécessaire pour s’insurger contre le fait accompli. D’un tel pouvoir de ressort, la philosophie doit rendre compte. […] L’homme qui a écrit qu’on ne connaît pas toutes les capacités du corps humain et qu’à tort on les attribue parfois à l’âme, cet homme est sorti de sa demeure avec son cerveau, et certainement conformément à sa philosophie. Mais peut-être en est-il sorti par une imperceptible faille cartésienne de sa construction philosophique. À première vue, on pourrait penser que Spinoza a commis une erreur. Celle de croire que les barbares qu’il dénonçait publiquement étaient les derniers. Mais il savait le latin et il a voulu dire : les plus récents, les derniers en date. Par conséquent, les philosophes d’aujourd’hui, quelle que soit leur ligne de recherche, spinoziste ou cartésienne, sont assurés de ne pas manquer d’occasions ou de raisons pour aller, à leurs risques, en un geste d’engagement contrôlé par leur cerveau, inscrire sur les murs, remparts ou clôtures : Ultimi barbarorum. » (Georges Canguilhem, « Le cerveau et la pensée » [1980], dans Georges Canguilhem. Philosophe, historien des sciences, Paris, Albin Michel, coll. « Bibliothèque du Collège international de philosophie », 1993, pp. 30-32). [ 56] Ibid., pp. 230-231. [ 57] Ibid., pp. 231-232. [ 58] Lettre d’Élie Halévy à Xavier Léon, 20 mars 1898, Correspondance…, op. cit., p. 238. Résumé |
Marianne Baruch Témoignage sur Cécile Brunschvicg Extrait du Bulletin Archives du féminisme, n° 2, été 2001 NDLR. Témoignage donné lors de l’inauguration du Centre des Archives du Féminisme à Angers, le 18 avril 2001. Mesdames, Messieurs, Un après-midi de juin 1936, j’étais en train de faire mes devoirs, seule de la famille dans l’hôtel particulier de la rue Scheffer où vivaient Cécile et Léon Brunschvicg et leurs enfants : François, Jean-Claude, ma mère Adrienne... et moi. Le téléphone sonna. Je décrochai. Une voix féminine me dit que le président du Conseil désirait parler à Madame Brunschvicg. Je n’avais pas encore neuf ans, et j’étais face à un problème : qui était ce fou qui se faisait passer pour le président du Conseil ? Je raccrochais donc. Le fou rappela, et il dut être persuasif puisque, finalement, Cécile Brunschvicg entra dans le gouvernement que constituait alors Léon Blum, comme sous-secrétaire d’Etat à l’Éducation nationale. C’est une anecdote bien sûr, et je ne crois pas avoir ainsi influé, dans un sens ou dans l’autre, sur l’histoire du mouvement féministe. Si j’ai souhaité commencer par ce rappel (ou bien est-ce un scoop ?), avant même de vous dire combien je suis émue d’être ici aujourd’hui, c’est pour souligner que l’essentiel de ce que je peux dire vient de la mémoire d’une petite fille. Certes, d’autres éléments, provenant de ces archives dont nous avons commencé à parler, sont venus depuis quelques mois compléter le portrait que j’avais gardé de celle qui fut pour moi, avant tout, une très tendre grand’mère. Mais au témoin il est demandé de témoigner, et je vous proposerai donc quelques souvenirs composant, comme un patchwork, ce portrait qui s’est construit, au quotidien, jusqu’à ma treizième année. Souvenir ainsi de la réunion du matin, dans son petit bureau du rez-de-chaussée, où elle donnait ses instructions pour la journée à la cuisinière, tandis que la secrétaire de La Française était à sa machine ; je ne faisais qu’y passer, l’embrasser avant de me rendre au lycée, le temps d’écouter les commentaires sur les légumes de saison. Souvenir symétrique, en fin d’après-midi, lorsque je lui racontais ma journée, dans le boudoir où elle s’habillait avant de sortir. Souvenir des dimanches matins, au rituel bien établi : mon grand-père recevait ses élèves - Raymond Aron, Vladimir Jankélévitch, et bien d’autres- dans son grand bureau du premier étage ; j’avais pour mission d’aller vers midi dire bonjour avec suffisamment d’insistance pour que lesdits élèves comprennent qu’il était temps, pour eux, de plier bagages. Si le message n’était pas bien passé, ma grand’mère prenait le relais, en allant prier chacun de ces jeunes gens de transmettre à leur épouse, ou à leur famille, tous ses compliments. Souvenir encore du mois de vacances que nous passions chaque été en Bretagne. Elle pouvait alors nous consacrer, à mon oncle François - qui, de huit ans seulement mon aîné, était pour moi comme un frère aîné - et à moi plus de temps qu’à Paris, où l’occupaient ses fonctions politiques, sociales et militantes. Sur ces dernières, j’en sais moins que vous, Mesdames les chercheuses - d’autant que beaucoup reste à découvrir, je pense, dans le fonds dont Violaine Poubanne vient de nous livrer quelques clés. Car vous dire que je fus, avec elle, l’une des deux seules femmes présentes dans la tribune officielle lors du défilé du 14 juillet 1936 ne vous apportera sans doute pas grand’chose. Puis vint le temps des épreuves. Après l’exode, nous nous sommes retrouvées dans le hall du Grand Hôtel de Bordeaux pour nous rendre ensuite chez des cousins dans le Gers. Mais les retrouvailles furent de courte durée. Le 19 juin 1940, ma mère et moi sommes en effet parties en Angleterre, où nous sommes restées toute la durée de la guerre. De ses parents, de ses frères, ma mère recevait des nouvelles via la Suisse ou le Portugal où deux des correspondantes de ma grand’mère faisaient suivre les lettres qui nous reliaient les unes aux autres. Ces lettres nous parvenaient avec beaucoup de retard certes, mais elles nous permettaient de savoir que la famille échappait aux persécutions, et était toujours en vie. Au moins jusqu’à ce télégramme de janvier 1944 annonçant la mort, à l’hôpital d’Aix-les-Bains, de mon grand-père, qui avait dû se protéger en prenant pour nom "Monsieur Brun", tandis que sa femme se faisait appeler Madame Léger. Ces lettres, ma mère me les a transmises, et je les relis toujours avec émotion. Le sentiment qui frappe à leur lecture, c’est la forme de courage bien sûr, mais surtout d’espoir qui anime Cécile Brunschvicg, même au plus noir de ces années noires. En voici quelques extraits. Du Gers, le 8 juillet 1940, à une parente, à propos de notre départ pour l’Angleterre : ... J’ai fait ce que j’ai pu pour empêcher ce départ mais Adrienne avait la foi... et le désir de servir. Le 18 décembre à sa fille : ...J’attends tout à l’heure à déjeuner Mme Boyer, toujours très gentille et agréable. Nous fêterons le succès partiel de l’électorat féminin [1] : c’est bien un succès, car s’il y a une femme par commune, élue ou nommée, tu vois ce que cela peut donner. Certaines d’entre nous ne pourraient pas actuellement être élues [2], mais peu importe, nous n’avons jamais travaillé pour nous ...et puis l’avenir peut modifier bien des choses. Tu remarqueras que chez les occupants les femmes sont électrices et non éligibles ; pour une fois, on a essayé de faire autre chose que chez eux. Que nous réserve d’ailleurs l’avenir ? ... D’Aix en Provence, en 1941 et 1942 Le 10 juin 1941 à sa fille : Chère, Voici un an que nous avons quitté Paris, un an qu’il a fallu quitter la maison et les souvenirs qui s’y rattachent : les livres, les objets amis que sans doute nous ne retrouverons plus. D’après les dernières nouvelles, nous gardons peu d’espoir à ce sujet ... et nous ne sommes pas les seuls. Enfin les garçons sont en vie ; nous avons refait ici notre foyer dans les meilleures conditions possibles...et au milieu de toutes les misères et les deuils, nous sommes encore et malgré tout privilégiés : il faut savoir être philosophe. Et puis ce qui importe, ce n’est pas "les petites affaires de chacun", mais que le pays s’en tire et qu’il retrouve son indépendance et son âme généreuse...le reste n’est rien. Le 28 juillet 1941 : ...Tout est bien compliqué en ce moment. Mais, en vérité, au milieu de cette guerre déchaînée dans une partie du globe [3], nous ne pouvons trop nous plaindre matériellement. Moralement, c’est une autre affaire. Nous ne reprendrons notre esprit libre que le jour où la France sera elle-même libérée. Jusque là nous tiendrons, mais nous ne pouvons plus avoir "le goût de vivre"... et son mari ajoute : ...Pour vous et autour de vous, à travers la distance, la pensée constante et fervente de quelqu’un qui s’entraîne à devenir philosophe et n’en a pas perdu l’espoir. ... Le 4 août 1942 (Aix en Provence) : ...Ce qui est affreux, c’est la persécution exercée, Dieu sait pourquoi, sur tous ces pauvres étrangers israélites, à Paris et même dans notre région. Séparation des familles, transfert des uns et des autres, comme s’il ne s’agissait pas d’êtres humains, pensants et souffrants. Et lorsqu’on songe que le sort de tous ces pauvres gens et de bien d’autres dépend de la force matérielle qui décidera du sort de la guerre, on reste atterré, confondu et, malgré tout, on garde le sentiment que c’est finalement le bien qui triomphera et que les forces matérielles ne pourront pas, à un moment donné, ne pas servir les forces morales qui dirigent le monde. ... Le 5 octobre 1942 : ...En ce qui concerne les idées raciales, l’opinion ne suit pas, sauf dans une minorité bourgeoise, toujours la même. Le peuple est admirable de compréhension et de générosité, et pour lui ces idées ne sont pas françaises. Certains mêmes qui autrefois auraient été influencés ne suivent pas aujourd’hui une propagande qui ne répond ni à la bonté ni à la générosité françaises. Le 18 novembre 1942 : Mes chers enfants, ...C’était il y a huit jours [4] la fête de Papa, et il avait reçu de la famille et des amis plusieurs bouquets d’oeillets et de mimosas. Et puis le lendemain, nous avons vu notre paisible petite cité traversée par des centaines de camions et d’engins guerriers. En fait nous nous y attendions, car il était certain que la riposte aurait lieu. Néanmoins, cela a été un coup dur, car la vie de chacun s’en est trouvée bouleversée. On se demandait surtout qui garderait la direction de la vie journalière ? et puis quel serait le rôle de notre petite ville. En fait depuis lors tout semble se "tasser". Tout d’abord par les autorités officielles puis par la presse nous avons appris que (provisoirement du moins) la vie habituelle ne serait changée ni pour les uns ni pour les autres. Étant donnée la proximité de la mer (27 km), nous avons pensé bon néanmoins de faire des projets de départ, une zone spéciale pouvant être créée. A Marseille, nombreux ont été les départs... Ici, chacun s’informe : on fait des projets, mais tout est si calme qu’on n’a vraiment pas hâte de quitter le connu sympathique pour l’inconnu. D’autant que personne ne sait ce que sera demain et s’il n’est pas plus sage d’attendre que l’avenir se dessine mieux. En tout cas, soyez toutes deux rassurées. Les occupants sont parfaitement corrects et aucun incident sérieux ne s’est produit... Et puis, il y a au bout de tout cela tant d’espoir et de confiance ; tant de reconnaissance aussi pour ceux qui se sacrifièrent. Cécile parle du présent, Léon philosophe : Chères toutes deux, C’est un heureux moment, celui où je peux m’entretenir avec vous, et penser que ces lignes passeront sous vos yeux aimés et souriants. A chaque rentrée qui coïncide avec mon anniversaire, je renouvelle mon examen de conscience. Le médecin qui me suit constate qu’au seuil de ma 74e année, je suis guéri de mon aortite : artères de jeune homme a-t-il prononcé. Le faux jeune homme poursuit ses études en se rappelant le petit livre jaune où sa mère avait écrit son nom avec cette date que je lis encore au fond de ma mémoire : 5 Avril 1875. Je m’élance du passé dans l’avenir et je vois cette même Nane expliquant aux petits enfants d’Adrienne les principes des mathématiques et de la physique pour lesquels elle se passionne aujourd’hui et racontant les événements dont elles ont été le témoin. D’ici là, en attendant que nous puissions de vive voix échanger nos expériences pédagogiques, tenez-nous au courant de vos progrès, qui ne manqueront pas de s’accélérer, et recevez dans de gros baisers nos souhaits de tout coeur. Souvenir fervent aux amis. (LB) En 1943, alors qu’elle devait se cacher, Cécile décide de rejoindre son mari, hospitalisé, et ce malgré les risques : Mon cher Léon, ...Il m’est impossible de rester au calme devant mes montagnes pendant que je te sens immobilisé et souffrant. J’avance donc ma venue. ... Inutile de te dire que j’ai hâte d’être près de toi et de t’enlever, malgré les gentillesses de tous, le sentiment d’être "abandonné"... J’accepte la séparation quand tout va bien. Je ne peux pas la supporter quand je n’ai pas l’esprit libre. J’ai revu ma grand’mère après la guerre, amaigrie certes mais pour nous l’essentiel était de la retrouver vivante. Je souhaite conserver d’elle le souvenir de son affection et de la tendresse qu’elle a toujours su me témoigner. La photographie, au regard si humain, que Christine Bard a su trouver pour illustrer notre rencontre d’aujourd’hui m’a, à cet égard, particulièrement touchée. De l’émotion donc, mais quelques sourires aussi. Ceux par exemple que provoquent les lettres relatant le voyage de la jeune Cécile Kahn - elle a tout juste 18 ans - en janvier 1896. Elle quitte pour la première fois sa mère Caroline pour partager les quelques jours de vacances que s’octroie son père dans le Midi. Au travers de lettres quotidiennes, sa mère lui prodigue de précieux conseils sur la manière de ranger les chapeaux dans la malle, ou sur les mérites respectifs de l’eau boriquée et de l’eau dentifrice. Elle explique aussi qu’elle va prévenir les professeurs de Cécile de son absence - il s’agit bien entendu de ses professeurs de musique et de cuisine ! Ces lettres, et surtout celles de la Guerre, la famille de Cécile Brunschvicg souhaite pour l’instant les garder par devers elle, ce qui ne signifie pas qu’elles soient fermées. Elles ne concernent, en tout état de cause, qu’une période bien spécifique de la vie de Cécile Brunschvicg, alors que l’essentiel de son activité militante était derrière elle. Pour tout le reste, la donne est claire :: l’inventaire en cours de réalisation permettra de déterminer quels sont les documents, a priori largement majoritaires, ouverts sans restriction aux chercheuses et aux chercheurs travaillant sur le féminisme, et notamment sur le travail et le suffrage des femmes, sous la Troisième République. Pour contribuer à faciliter ainsi à l’avenir ces recherches, je souhaite - au nom des petits-enfants, des arrière petits-enfants, et même des arrière arrière petits enfants de Cécile Brunschvicg - vous remercier, très chaleureusement. Marianne Baruch [1] Le Journal officiel de Vichy avait publié, le 12 décembre 1940, une loi (datée du 16 novembre précédent) qui disposait que, les conseils municipaux des villes de plus de 2.000 habitants (désormais nommés et non plus élus, recul considérable de la démocratie) devaient comporter une femme, "qualifiée pour s’occuper des oeuvres privées d’assistance et de bienfaisance nationale". [2] Le statut des juifs interdisait aux personnes juives, au sens posé par le régime, d’être membre de quelque assemblée délibérante que ce fût. [3] L’Allemagne venait de déclarer, le 22 juin précédent, la guerre à l’URSS. [4] Le 10 novembre était la date anniversaire de Léon Brunschvicg. http://www.archivesdufeminisme.fr/article.php3?id_article=5
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